L’histoire cachée est-elle plus importante que l’histoire racontée par tout le monde ? Se peut-il qu’on ne se souvienne de l’Eternel que quand on se sent abandonné, et pas quand la prospérité nous encourage à la solitude : « Je n’ai besoin de rien ni de personne, j’ai tout » ? Abel par exemple : il a tout, même son Dieu : il sacrifie des bêtes et « le sacrifice est agréé ». Ce n’est pas comme Caïn. Caïn erre malheureux, épris de l’Eternel son Dieu. Abel ? Le pire qui puisse arriver au monde c’est qu’on en dise : « Abel, abelim et tout est Abel » (Abelim comme le pluriel, la multiplication des Abel…). Dans le Qohelet cette phrase revient comme un refrain sombre. « Vanité », traduit le français, « Vanité des vanités et tout est vanité ». Vanité du « trop plein » et non légère fumée. Fumée nocive. « Légèreté si l’on veut, mais du « qal », du « mal faire ». Dans Haazinou (Devarim 32,21) il est dit : « Ils M’ont rendu jaloux par le « Lo-El » (« Pas-El »), ils M’ont irrité par leurs « abelim », « leurs vanités ». Et Moi Je les rendrai jaloux, par un « non-peuple », un « goy fou », Je les irriterai.

Apparemment donc Abel, la vanité, a eu des descendants et en aura : « Il a négligé le Dieu qui l’a fait et il l’a rendu vain (vayinABEL), le Rocher d’Israël. » Même le Rocher a couru le risque de devenir « Abel ». L’Eternel renvoie la balle au peuple méprisant en perte d’identité. Dans son chant, Moïse veut montrer que l’Eternel ne crée que du droit, du solide, du distinct et du distingué. Mais que l’image que l’homme Lui renvoie, de Lui notamment, est tordue, et trahit sa source (Haazinou, Dev. 32, 4-5). L’Eternel a construit une histoire avec 70 nations et des frontières nettes. Les distinctions fermes protègent les peuples et les individus. Les chemins tortueux de l’homme ont construit la confusion des sentiers (Devarim 32,8) : « yatzev guévoulot (frontières, limites)  amim »), alors que chacun des enfants d’Israël avait à se considérer comme responsable moralement d’un de ces peuples (au moins).

Heureusement, nous, nous savons que Abel n’a pas eu d’autre descendance que les sangs qui crient depuis la surface de la Terre, selon Berechit. Dans une histoire de Science-fiction terrifiante, « La mort vivante », tout devient des espèces de petites filles identiques, à l’infini (livre de Stefan Wul, 1958).

Voilà, cette Paracha nous renvoie au triste refrain de Qohelet : nous ne sommes pas assez vivants, pas assez personnels. L’Eternel, dans le chant de Moïse, essaie de le faire comprendre à certains « dévots », Il martèle, Il redouble d’efforts linguistiques : « Voyez, maintenant, MOI, MOI, est Lui, et il n’y a pas d’Elohim avec MOI, MOI Je fais mourir, et Je fais vivre, J’ai blessé, et MOI Je guérirai, et il n’y a pas hors de MOI de sauveurs (Devarim 32, 39) » Moi c’est ici « ANI », « אני », c’est répété six fois en une seule phrase, et deux fois sous cette forme d’insistance extrême en hébreu, le double « Ani, Ani ». Il ne faut pas oublier la singularité du Dieu des Dix Paroles (Décalogue) : s’il y a quelque chose de l’ordre de la mitsva dans la première des phrases des Dix Paroles, c’est de dire le premier mot et de l’intérioriser : « Anokhi », forme longue de « Ani », « Je » (Devarim 5,6). Apprendre à dire « je », tel est le projet que l’Eternel forme pour l’homme, pour l’homme juif en particulier au départ.

Aussitôt la vision de l’histoire change. Chaque Juif donne une singularité stable à chacune des « 70 » nations, chacun, chacune en a la « charge », comme on dit si bien en français : la lourdeur du « qavod », l’honneur, s’oppose au vide du « qal », le léger », de la mauvaise action. L’action mauvaise par excellence est de tout aplatir, de tout ramener à ras du sol : « le sang d’Abel crie à travers la Terre. » L’histoire humaine (toledot) s’est vidée de son sang. Mais peut-être que non finalement. Mettant en scène les Juifs de la diaspora, Franz Rosenzweig écrit : « Nous ne pouvons pas nous juger nous-mêmes car cette histoire à laquelle nous travaillons n’est pas notre propre histoire » (cité par Stéphane Mosès dans L’ange de l’histoire (Folio Gallimard 2006, p.76). Il y aura donc une autre histoire, celle qu’il y a depuis toujours, en particulier dans la prière juive (téfila, de « hitpalel » se juger soi-même »), celle du « Je et Tu », redevenue langue vivante, parlant hébreu, mais cela avait-il cessé ?

« A une histoire de la nécessité s’oppose alors une histoire des possibles » (Ibid. p. 365). Une histoire de création et de créateurs.

Centrale est dans le judaïsme la notion de création. Pas seulement dans la Genèse avec « Berechit… » mot initial qui renvoie à la tête, à l’initiale et à l’initiative. Quand il va être question de la construction du Michkane, de la Résidence de l’Eternel, c’est à un artiste que revient l’honneur de faire faire par des artisans-artistes tous les éléments. Le livre « Chemot », qui veut drie « mots » ou « noms » y compris les noms propres, est plutôt mal nommé dans la version grecque, « exode », sortie de route ou route tordue. Ce que dénonce Haazinou c’est justement le « tordu » qui fait « accident », sortie de route loin de l’essentiel. Or dans Chemot (35,30) on parle ainsi des « ouvriers » : « Qara Adonaï BECHEM Betsalel etc. ». Désigné par un « nom propre » l’artisan-artiste a été empli par l’esprit d’Elohim de ‘Hokhma, de Bina, (« tévouna »), de Daat, et de Melakha générale : divers noms de la sagesse, du savoir et du savoir faire (il n’est pas exactement question ici de « leadership » administratif…).

Betsalel va réunir l’apport de dons spontanés qui furent d’abord ceux des femmes (Chemot 35, 21-22), et « sur ce » viennent les hommes. On apporte des œuvres raffinées, et parmi elles (verset 25) « Toute femme sage de cœur (« ‘hokhma lev ») fila de se mains et apporta de la broderie, l’azur et la pourpre, l’écarlate et le lin », tandis que les hommes apportaient des bijoux, notamment « les pierres de choham et les pierres à enchâsser, pour le éphod  et pour le pectoral » (verset 22). Quand tout fut terminé, ce n’est pas la fumée « Abel » qui envahit le Temple, mais l’atmosphère « anan » (ענןן), qui a à voir avec « ani » le pauvre, et avec l’effort de Kippour d’appauvrir nos esprits. Le pauvre c’est עני. Tandis que « moi » c’est comme on l’a vu « ani » mais avec un « Alef » initial. La lettre Aleph, première lettre de l’alphabet hébreu, le « Aleph-Beth », a pour valeur numérique « Un ».

‘L’art est un anti-destin, dit Malraux. L’art est création d’unité et de singularité en même temps. C’est particulièrement comme création que l’art soustrait l’humain et l’histoire au déterminisme, à la répétition et à l’insignifiance.

L’art peut être vécu comme émancipation par la connaissance de l’objet  (voir Aristote, Poétique), voire de soi-même comme dans l’autoportrait. Cependant on peut y voir surtout l’émancipation de la nécessité et du destin par la création, jusqu’au refus de la reconnaissance sociale par le « c’est beau » (voir le livre de Nathalie Sarraute « C’est beau »). C’est le cas notamment de l’art du XXe siècle, qui s’éloigne souvent de la représentation de ce qu’on croit être le réel.

Cette liberté va jusqu’à créer une représentation… de la création elle-même, hors fonction sociale, grâce au développement de cet abri loin de la fonction sociale qu’est le musée.

Cependant l’artiste aurait tort de renoncer complètement à ce que la gloire peut apporter. L’œuvre d’art métamorphose l’humain et le fait échapper à la mort, autre figure du destin qui transforme le passé en champ de ruines (Voir L’ange de l’histoire, tableau de Paul Klee commenté par Walter Benjamin). Justement le texte de Moïse qui commence par « Haazinou… » Ecoutez … », est une œuvre d’art, un poème, un chant.

S’il n’y avait que des créateurs et pas de conservateurs, dit Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion, il n’y aurait que destruction sur destruction, chaque créateur venant détruire pour construire. Pour consolider le rôle libérateur de l’art l’hébreu nous invite à considérer la parenté de « omanout », « l’art », avec « Emouna », la certification et consolidation par la reconnaissance. Nous sommes invités à une religiosité de la liberté contre le destin, une liberté avec ses miracles et ses tournants décisifs. Car il y a un bon tournant, et « L’Eternel Retour » de la volonté d’affirmation sans regret chez Nietzsche devient dans la pensée juive la « techouva » : retour, repentir, réponse qui n’invite certes pas à la répétition de n’importe quoi.

« Jamais, dit Rabbi Eliazar, fils de Chamona, je n’ai utilisé un lieu de prière comme voix de passage et je n’ai jamais enjambé la tête d’un élève ou d’un fidèle assis par terre : ceci, tant par respect pour mes semblables que pour le lieu de prière » (Talmud Traité Méguila 28A cité par Moïse Hayim Luzzatto, Dans Sentiers de rectitude, E.F. PUF, p.142).

Lors de la fête de Kippour, à la fin, si nous avons bien « appauvri » nos esprits, l’Atmosphère-Anan envahira d’unité l’assemblée des vivants, préservés cependant chacun dans leur singularité. « C’est Moi qui remplis le ciel et la Terre, dit l’Eternel » (Jérémie 23,24). Mais aussi : « Il n’y a qu’un homme unique à l’origine de l’humanité, pour que chacun puisse dire : « C’est à cause de moi que le monde a été créé » (Talmud Traité Sanhédrin 37A, cité dans Sentiers de rectitude p. 159).

Tsom qal, gmar ‘hatima tova.

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