Baroukh ata adonaï...Talmud Traité Berakhot 35 a-b.

Commençons par une curieuse affirmation : « Keche hou savéa mevarekh, keche hou raev lo kol cheken ? »« Quand il est rassasié il bénit, quand il a faim n’est-ce pas d’autant plus [qu’il bénit] ? »  Ceci est présenté comme une évidence, alors qu’on pourrait se dire que c’est plutôt d’autant plus qu’on est rassasié que l’on va bénir. Alors ? Quelle est l’explication ? Avons-nous bien compris le sens de la bénédiction (berakha) ?            La bénédiction est un appel, pas un simple compliment adressé à l’Eternel, qui en quelque sorte pourrait rester là où il est, somnoler. En fait il s’agit d’attirer l’Eternel vers soi et peut-être vers la nourriture pour laquelle il faut dire la parole dite de bénédiction (« Baroukh ata Adonaï elohenou melekh haolam bore peri agafen », par exemple : « béni soit l’Eternel notre Dieu roi de l’univers qui crée le fruit de la vigne », bénédiction sur le vin).            En deuxième lieu la bénédiction est en rapport à la jouissance, et il faut relier cela  donc à l’idée première d’appel, comme pour que l’Eternel peut-être participe à cette jouissance :« Kol davar chénéhéné te’oun berakha  » « Toute chose dont on jouit exige une bénédiction »  (= un appel à l’Eternel).              Expliquons ce mot « jouissance » (chénéhéné). « Rav Yehouda dit que Chmouel a dit : Quiconque tire jouissance de ce monde-ci sans bénédiction, c’est comme s’il jouissait des choses sacrées du ciel, car il est dit : « A l’Eternel la terre et ce qui la remplit » (Psaume 24,1). » Comme celui qui jouit de la chose n’a pas attribué la chose à l’Eternel, c’est comme s’il en faisait quelque chose qui ne soit pas de la Terre, car toute la Terre est à l’Eternel. Est-ce à dire que les choses sacrées du ciel ne sont pas à l’Eternel ?            Rabbi Lévi proteste : le ciel aussi est à l’Eternel, c’est même le contraire : le ciel est à l’Eternel, et la Terre, Il l’a donnée aux hommes.            Donc, avant la bénédiction, la situation c’est : « A l’Eternel, la Terre et tout ce qui la remplit », et après la bénédiction, la situation c’est : « Le ciel est le ciel de l’Eternel, et la Terre il l’a donnée aux fils d’Adam » (Psaume 115, 16). Donc on voit mieux l’appel : bénir c’est dire : « Eternel, donne-moi cette chose pour que j’en jouisse. » Et après cette bénédiction la chose est donnée donc  on peut en jouir.            D’où la réaction suivante de Rabbi Hanina bar Papa : ne pas dire la bénédiction c’est comme voler : il veut dire que l’individu jouit sans qu’on lui ait donné ce dont il jouit. Il continue en disant qu’il vole l’Eternel et qu’il vole la communauté d’Israël. Car c’est comme s’il volait et son père et sa mère. Ces propos peuvent s’expliquer parce que ce bien, cette chose était par ailleurs un bien du monde, donc donné aux fils d’Adam.            On voit donc qu’à chaque bénédiction se réactualise le don de la Terre, et de son produit, aux hommes, par l’Eternel, et cela devient possible pour un seul homme de jouir en privé de ce bien. Cette chose est à la fois don collectif et don privé, propriété collective et propriété privée.            On peut ajouter que ce don à l’individu est définitif. Car si Rabbi Hanina bar Papa objecte qu’il est écrit : « Je reprendrai mon blé en son temps » (Osée 2, 11), cela ne veut pas dire que le don est révocable, cela veut juste dire que c’est lorsque Israël n’a pas fait les choses comme il faut que le blé n’est plus donné pour toujours.            Objection : y a-t-il jamais alors un blé qui puisse être dit définitivement acquis ? En effet, disent les maîtres dans une baraïta , pour qu’on fasse la volonté de l’Eternel il faudrait respecter ceci : « Le livre de cette Torah ne quittera pas ta bouche » (Josué 1,8). Or, quand on veut avoir du blé il faut passer du temps à labourer, semer, moissonner, battre le blé, vanner, pendant tout ce temps on ne s’occupe pas de Torah. Donc qui peut prétendre que ce blé est définitivement à lui ? Le temps de travail est pris sur le temps d’étude de la Torah, finalement, non ?            Réponse : si les enfants d’Israël sont pieux, ils auront des étrangers pour faire le travail à leur place : il faut inverser les choses : c’est parce qu’ils décideront d’étudier la Torah sans cesse que des étrangers les serviront. Et c’est parce qu’ils n’étudieront pas qu’ils travailleront eux-mêmes.            Voilà qui est curieux ! Alors, on ne possède que le blé qu’on n’a pas produit ? Cela serait bien étrange !            Pour résoudre ce paradoxe, Hava propose cette organisation du temps : « Au mois de  Nissan et de Tichri  ne paraissez pas devant Moi » car ce travail que vous ferez alors fera « que vous ne serez pas préoccupés, toute l’année, par votre subsistance. » Mais là encore, on est un peu surpris : Nissan, c’est le mois de Pessah, et Tichri, c’est Rosh Hashana, Yom Kippour, Soukot, Simkhat Torah…            Raba bar bar Hana dit que ce qui était bien  c’était ce que faisaient les anciennes générations: « dorot harishonot assou toratan קבע oumelakhtan עראי

קבע : institution fixe, permanente, temps assigné, fixé עראי : provisoire, temporaire, fortuit [contingent]« Les anciennes générations faisaient de la l’étude de la Torah la partie fixe et assignée du temps, et faisaient du travail productif la partie provisoire, fortuite, non assignée du temps. »             Ceux qui dans les générations « nouvelles » font l’inverse, c’est-à-dire ont un temps fixé et assigné pour le travail productif, et pour l’étude trouvent du temps au hasard, ne voient selon le Talmud ni le travail ni l’étude consolidés dans leurs mains : ni l’un ni l’autre n’existent véritablement (le verbe est נתקיימה). Donc l’étude c’est le permanent, le travail c’est le provisoire. Bien sûr dans la pratique on pourrait se dire qu’il est difficile dans un damier de savoir ce qui est au premier plan et ce qui est le fond, des dalles blanches ou des dalles noires. De même ici les journées sont faites de toute façon et de travail et d’étude, à nous de voir dans notre intention ce qui est au premier plan et accidentel, et ce qui est le fond et l’essentiel. 

            Pour conclure et résumer : pour que le blé ou autre chose puisse être un don pour toujours de la part de l’Eternel, il faut d’une part dire la bénédiction avant de manger (et après aussi dans certains cas), et d’autre part il faut choisir la bonne hiérarchie entre les activités, afin de pouvoir être considéré comme faisant tout le temps la volonté de l’Eternel : pour cela le fond, les activités essentielles, ce doit être dans notre esprit l’étude de la Torah, et les activités inessentielles, celle que d’autres pourraient à la rigueur faire pour nous, c’est le travail de production.            Alors se crée une vraie synthèse d’abondance dans notre vie : notre travail, notre production, est bénie, nous appelons l’Eternel et il nous donne ce que notre travail (ou celui des étrangers dont nous bénéficions) a produit, afin que notre jouissance ne soit pas un vol.            De plus, on bénit l’Eternel d’abord, quand on a faim, quand on désire la jouissance, c’est davantage nécessaire encore que de le bénir ensuite, lorsqu’on est rassasié. Ajoutons qu’alors, dans la « birkat hamazon »,  la bénédiction d’après le repas, on le bénit d’avoir donné.   

2 réponses

  1. Avatar de maimon

    Permettez que je vous cite une mishnà des Pirké Avoth (Maxime des pères) [Chap. IV, 8], texte qui compte parmi mes préférés:
    …. רבי יוסי אומר: כל המכבד את התורה, גופו מכבד על הבריות

    Rabbi Yossey disait: « Tous ceux qui donne de l’honneur a la Torah, leur personne recevra honneur des créatures….

    Et vous faite honneur a la Torah. J’ai pris le temps aussi de lire votre texte sur la récompense des non-juifs dans l’étude de la Torah et il est bien que ce soit dit quelques fois.

    Continuez

    Maimon

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