Il semblerait que le guidage par GPS des voitures ait parfois cette formule paradoxale : « Vous êtes bien arrivés, supprimez la destination. » Nous les humains nous cherchons à grandir, à devenir plus forts, plus savants, plus aimants, et ce besoin d’être éduqués a permis de prendre conscience et de la morale, et du droit, pour arriver à être un humain pleinement humain avant la mort.
La morale n’est pas la conclusion statistique des comportements humains passés. Elle précède tout comportement et toute naissance particulière. Elle dit ce qui doit être fait, et ce que doit être un humain.
Les X Paroles, qui sont au centre de la fête de Chavouot chez les Juifs, c’est un petit extrait des milliers de pages de la Torah. L’important est de comprendre par elles le besoin originaire de l’humanité d’une morale et d’un droit. « Torah » veut dire étude, éducation, par un bon éducateur tel qu’on peut le rêver quand justement on est (déjà) un peu humain, un peu « bien élevé ». Un peu honnête.
Après cela, il faut bien s’insérer dans une réalité où nous avons été conçus comme une goutte minuscule, dans un monde qui ne nous a guère attendus, sauf nos parents, car en français on dit « attendre un enfant ». Il faut insérer notre action dans un flot d’événements, prévisibles ou imprévisibles. Et l’expérience devient indispensable, aidée par les sages études de nos ascendants et/ou des grands esprits de l’histoire humaine. Une génération de brûlement de tous les livres pourrait tout effacer. La morale, universelle, demeurerait, l’expérience se referait. A moins qu’il n’y ait plus d’humains.
« Tu ne tueras point, tu ne voleras point, tu ne convoiteras pas ce qui n’est pas à toi » – mais qu’est-ce qui est à toi pour que tu en disposes, que tu en « uses et abuses », dit le droit latin de la propriété ? « Abutere » en latin, c’est user jusqu’à ce que cela disparaisse.
Mais, si tout pourrait disparaître, la morale universelle ne pourrait disparaître, si quelque part dans l’univers elle peut encore être mise en mots.
La statistique, la science, n’ont rien à dire sur la morale. Sauf que l’ignorant peut ne pas savoir que donner à boire de l’eau de Javel à sa petite sœur qui a soif la tuera, par exemple. A quoi les mots de la morale correspondent dans le réel n’est pas toujours si évident, les apparences peuvent tromper.
Il vaut donc mieux parfois s’abstenir d’agir quand on ne sait pas. Les Stoïciens disaient pour leur (relatif) confort moral : « Abstine et sustine ». Cela veut dire qu’au pire, la morale c’est de s’abstenir et de supporter. Spinoza classait l’espoir et la crainte dans le déraisonnable.
Cependant, les chrétiens et les Juifs partagent un intérêt pour un mot « magique » : hatiqva, l’espérance. Les chrétiens en font l’une de trois vertus théologales, avec la charité, et cette curieuse « foi » qui associe vérité et obéissance à la « révélation ».
Pour nous-mêmes nous pourrions peut-être accepter de « nous abstenir » et de supporter. Mais et les autres ? C’est notamment pour les autres que l’espérance devient une vertu, qui nous pousse à agir, avant même de nous justifier, de « tout expliquer ».
Il se peut que, sans respect pour la « pyramide de Maslow », nous ayons besoin que tous les humains autour de nous partagent au moins ceci : l’espoir. Ce que Pandore n’a pas fait fuir. Les islamistes, notamment dans la version khomeyniste, partagent avec d’autres « apocalyptistes frénétiques » l’effort de propagande consistant à faire du désespoir un devoir. Certains « spinozistes » athées aussi. Pensent aussi à « achever » radicalement ce monde certains « écologistes » : selon eux, et elles, si l’on détruit efficacement le monde, alors « Mère Nature » enfera surgir de son crâne imaginaire un autre monde bien meilleur…
Pour notre part, à nous les Juifs, notre espoir est dans une Jérusalem terrestre, pas une « Jérusalem céleste-Cité de Dieu ». Mais quelle est la méthode, pour espérer vraiment ? Des vitamines ? Une posture de yoga ? Une musique ou un rythme particuliers ? Ou une certaine façon d’attendre ?
Pour espérer raisonnablement, certains diront : il faut accumuler des pouvoirs, des ressources, physiques, intellectuelles, et « avoir le moral », et … des ressources financières.
Mais n’est-ce pas plutôt la peur, la peur de manquer, qui fait accumuler les richesses, et non l’espoir ? C’est ce que pense par exemple Thomas d’Aquin, qui, en s’interrogeant sur le « vol par nécessité », explique que la misère, malgré l’abondance des dons divins dans la nature, est provoquée par la peur du lendemain et la course à l’accumulation superflue, « juste au cas où… »
Ne pas s’inquiéter du lendemain, n’est-ce pas cela l’espoir fou, l’espoir fondamental qui rend heureux, consolidé par les garants spirituels de prières traditionnelles ?
« Je crois en l’avenir, même s’il tarde à venir », simplicité, sagesse par-delà la crainte de mourir « avant ».
Ce serait simple de n’espérer que ce qui va en toute certitude arriver : telle est la sagesse épicurienne ou stoïcienne : « Veuille ce qui arrive, et tu ne seras jamais déçu. » Immerge-toi dans le présent pour toujours. Mais c’est faire fi de notre sollicitude pour autrui, de notre souci de l’autre, qui peut conduire à la révolte, ou parfois au désenchantement de l’amoureux, ou du parent…
Le défi, pour l’espérance, c’est notre amour de l’autre, des autres. Qui nous rend heureux, mais vulnérables. Si nos demandes sont mesurées pour nous-mêmes, les siennes, les leurs, sont exponentielles. Il y a même des demandes pour ce qui peut éliminer l’autre, l’IA et sa consommation d’électricité démente, et de matières rares, cette IA qui copie sans vivre ce qu’elle copie, qui génère ce dont elle se fout, et qui « sait » se protéger contre sa propre mise hors circuit.
Vous me direz : « Il suffit de ne pas faire attention. » Mais certains disent qu’aujourd’hui quelqu »un qui serait absent de tout internet serait par là-même classé suspect. Il est vrai que les terroristes du 7 octobre ont été prvés de tout réseau téléphonique ou autre les quelques jours précédant leur attaque.
Peut-on « vivre sans » ? C’est le titre d’un livre de Mazarine Pingeot. Une variante de titre chez Frédéric Lordon : Vivre sans ? Avec un point d’interrogation (La Fabrique 2019). Il y parle de Deleuze et de « devenirs sans avenir », et des mésaventures de la ZAD comme a Nantes. Et il termine sagement : « Vouloir à toute force « vivre sans », c’est méconnaître que la vie humaine est placée sous un « vivre avec » fondamental, ontologique, irréductible avec la finitude. » (p.286).
Pour « vivre avec », il faut espérer agir. Car rien ou presque n’est donné, en tout cas en milieu urbain.
Aristote propose à peu près en ces termes son « syllogisme pratique » largement ignoré :
- (1) Il faut telles capacités pour réaliser cette action dont on a besoin (c’est la « majeure », universelle)
- (2) J’ai, moi, ces capacités pour réaliser cette action (c’est la « mineure », particulière).
- (3) La conclusion est non-verbale : pas de parole, sauf éventuellement un performatif. J’agis, pour réaliser cette action.
On nous dira que dans ces conditions agir suppose beaucoup d’orgueil, tel cet enfant qui voulait être un grand musicien : « on » le disait mégalomane, propre à enfermer… Mais peut-on passer de (1) à (3) sans ce (2) ?
L’espoir est tué par l’appel à l’humilité, dans une société où l’on n’est prêt seulement à admirer des machines, « photocopieuses » en 3D, 4D ou plus, très déprimantes en fait. « Performantes » sans « compétence », « génératives » sans sexualité, « parlante » sans langage.
Soyons fiers ! Libérons-nous de la « libre euthanasie », que certains voudraient pour la génération de leurs parents « boomers ».
Prophétique, une des X Paroles que nous proclamons à Chavouot dit : « Donne du poids, du « kavod » (de l’honneur) à ton père et à ta mère et tu prolongeras tes jours. » Le poids du réel, du corps vivant qui nous a engendrés et pris soin de notre enfance. En hébreu ce qui est « léger » (« qal »), c’est le mal, l’insouciance désastreuse, une stupidité finalement qui s’agite, un creux qui laisse s’échapper toute l’eau de la vie et de la pensée.
Les espoirs des parents des « boomers » et de nos ancêtres étaient dirigés aussi vers nous, vous. Ne soyons pas les derniers à les porter, espérons à notre tour. « Ils seraient fiers de nous ». Et puis parfois nos ancêtres ont été des salauds, raison de plus pour espérer, et au sujet de notre propre moralité jusqu’à notre mort, et au sujet de celle des autres, nos contemporains et nos descendants, puisque nous sommes là, puisque nous sommes nés.
Il y a lieu déjà de raconter et laisser raconter nos espoirs, tout d’abord, par une sorte de conversion universelle à l’improbable désiré, une sorte de conversation avec tous les autres sur l’avenir, pour faire exister un peu l’avenir. « Soyez réalistes, demandez l’impossible », écrivaient sur les murs les « boomers » en 1968. Aujourd’hui, nous espérons le minimum requis, dans les souterrains de la « Pyramide de Maslow » : une Terre habitable, une eau potable, un aire respirable, un ciel pas trop surchauffé et sans trop de débris…
Il se peut que le méchant croie à tort que le passé est irrévocable, que par exemple le mal restera tel quel définitivement. Mais tout cela a un avenir. Aux certitudes du méchant s’oppose l’espoir. Car il y a un avenir, grâce peut-être à l’Eternel, créateur éternel intervenant à sa façon.
D’un certain point de vue, il n’y a pas de présent. Il n’y a pas de définitivement accompli, car le réel est à l’inaccompli par la présence de l’Eternel même après le commencement de Sa création : il se nomme lui-même « Ehyè acher Ehyè », à l’inaccompli qui est l’ouverture d’un avenir qui peut tout remettre en cause – et en place.
L’Eternel est « en avant » (qadima), pour précéder notre passé. L’espoir est en avant pour juger parfois joyeusement notre passé. Et parfois remercier d’avance est autre chose qu’une erreur. Par exemple, si dès aujourd’hui je peux me sentir « rassasié(e) de jours », c’est que quelle que soit la longueur de ma vie, elle n’est pas forcément à comptabiliser en nombre, quantité numérique de jours fixes, mais la durée de chaque « instant » peut s’allonger, sur notre chemin. Et construire son espoir ne s’ancre pas seulement sur l’avenir, mais aussi sur le possible sous la forme en particulier du « même si », quelles que soient les vicissitudes de la vie. La colère du sage ne dure qu’un instant, et il est long à se mettre en colère. C’est tout l’inverse chez l’intempérant.
Le bon espoir, c’est la force morale qui ne fléchit pas, qui s’alimente de relations humaines stables, et/ou de la conviction d’un projet divin stable pour la vie. Et ces visages de la vie effacent le souvenir des actes honteux du passé, ou même du présent parfois, de ceux qui parmi nous guettent l’instant de faiblesse ou d’isolement.
Nous ne devons pas laisser l’avenir empoisonné d’avance par l’emprunteur, par exemple, qui ne rembourse pas sa dette : la déception, l’inquiétude occupent trop de place, sauf chez le juste qui donne sans attendre de retour, et qui ne prêtera guère d’attention à ce « retard ».
Le plus grave est la perte de confiance dans la parole, à cause de calomnies, des médisances, des paroles mielleuses du traître. Le désespoir peut rendre muet, or c’est le récit qui crée l’avenir : ce qu’on ne voit pas, pas encore, l’imagination y supplée. Et l’histoire et ses récits corrigent et corrigeront sans cesse l »’avant à la lumière de l’après. Quant aux menteurs, l’expérience nous consolide l’espoir qu’ils s’empêtrent peu à peu dans leurs propres mensonges. « Dans le futur sera close la parole des menteurs » (Psaume 53, 12).
A propos de la « porte de l’espoir » (Peta’h Tiqva), le gardien d’un récit de Kafka dit au personnage central : cette porte ne devait être ouverte que par toi. « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » Mais « festina lente ». « Hâte-toi mais lentement », accepte parfois d’attendre celui qui est empêché de se hâter vers toi, mais espère te rejoindre.
Laisser un commentaire