L’Eternel dit à Moïse d’envoyer douze explorateurs qui sont les princes de chaque tribu, sauf celle des Lévi. Le verbe en hébreu est « latour » (Bamidbar 13, 2 et 13,17). Et Moïse leur dit de « voir la terre ce qu’elle est » : « vous verrez (Reïtem) ce qu’elle est (ma hi) ». « Ma » introduit une
question « quoi ? ». On a ici une question préalable (B. 13,18). Ce n’est pas simplement « vous regarderez », mais « vous commencerez par vous poser des questions », comme font les bons
scientifiques. Des questions aussi sur l’observateur lui-même peut-être bien.
On apprend ensuite qu’ils circulent, le seul verbe sinon est qu’ils cueillent une
gigantesque grappe de raisin. On ne nous dit pas qu’ils « voient ». Quand ils rentrent ils commencent par montrer les fruits, ils les « font voir », et ensuite ils font un récit. Et que voientils ? La seule chose qu’ils « voient » selon leur récit, c’est qu’il y a des géants (« raïnou » B. 1 »,28) : le verset commence par un mot abondamment commenté, « אפס« , ce mot est rare, pour dire « mais » de façon particulièrement restrictive, au point qu’en hébreu moderne c’est le mot pour dire « zéro ». il y a ici un « dire » qui par la référence à la vision annule l’être, l’être d’un pays
ruisselant effectivement de lait et de miel, selon la prédiction et la promesse de l’Eternel sur la terre promise (B.13,27).
Le récit reprend, encore plus fantasmatique : un pays qui dévore ses habitants, qu’ils disent avoir vus (B. 13, 33), des géants dont on va prétendre dire sans leur avoir posé la question apparemment comment eux, ces prétendus « géants », voient les explorateurs. Et alors « être » et
« voir » sont carrément réunis : « Nous étions à leurs yeux comme des sauterelles », après qu’ils aient raconté que les explorateurs étaient, à leurs propres yeux, comme des sauterelles. Ici la
projection est évidente, vu l’ordre de succession des mots.


Comment réagir ? Quelle leçon tirer de cet épisode ?
Qu’en est-il du travail que les Hébreux, puis les Juifs, doivent faire à propos de la vision ? Pour accéder à un être plus factuel d’eux et des autres ? Travail sur le langage, notamment le récit : le récit montre de façon à agir par le langage sur l’autre, et sur soi. La vision est à travailler et pour cela l’Eternel a un plan : trois fois par an « vous vous montrerez », « vous vous ferez voir », devant l’Eternel lors des trois fêtes solennelles dites de pèlerinage : Exode 34, 23-24 et Deutéronome 23, 14-19. C’est présenté comme une obligation pour les mâles. A ce propos le Talmud fait une distinction entre l’obligatoire et le permis : il est permis aux femmes de se montrer
aussi (permis, pas « interdit »…). « Souviens-toi devant qui tu te tiens » : cette recommandation est inscrite sur la
couverture de l’un de mes sidours (ce sont des livres de prières). Le regard sur soi-même est à travailler, peut-être en premier, à questionner, avant de pouvoir voir à la juste mesure, à la juste
taille, ce qui de l’extérieur se donne à voir. La petitesse, la mesquinerie, troublent notre regard.
Elles vident de sens (cf. « éphès ») ce que nous pouvons dire ou avoir dit de positif et
d’encourageant.
Ils ont mal vu, mal dit, mal fait, et ensuite les Hébreux sur le moment ont fait n’importe quoi en oubliant le regard et le soutien de l’Eternel, à la fois bienveillant et impressionnant de façon à ce que devant lui chaque humain se grandisse et ait honte de ses petitesses mentales.
La démesure ce n’est pas seulement l’orgueil, c’est aussi la petitesse, la mesquinerie (parfois déguisée en humilité et en appel à l’humilité).
Si nous voulons voir le monde, sachons l’admirer (le mot rappelle le « miroir »), en tendant vers notre fin, l’humanité digne, instruite, qui instruit les autres sous l’angle de la grandeur et de la « vraie » vérité, celle qui anoblit nos actions dans et sur le monde.

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