La paracha Pin’has se termine mieux qu’elle ne commence, du point de vue du judaïsme rabbinique. En effet le début parle d’une récompense de Pin’has qui aurait combattu, par son impulsion de percer d’un coup terrible les corps d’un homme d’Israël et d’une femme de Moav, la colère divine devant la ruse couronnée provisoirement de succès des Moabites, qui envoient leurs femmes et leurs filles corrompre Israël. Notons que ce sont les Hébreux qui meurent d’un « fléau », pas les Moabites. Il faut dire que par une ruse à fond raciste les Hébreux en question apostrophent Moïse, selon Rachi : ils disent à Moïse : « Et toi, tu as trouvé normal de prendre pour femme la fille de Jethro ? » Donc ils semblent s’élever contre le racisme et la xénophobie alors qu’en réalité ils se laissent aller au reniement, ce qui n’a pas été le cas de Moïse.
L’Eternel promet à Pin’has une longue généalogie de fidèles à l’Eternel (Bamidbar-Nombres 25,13).
Une fois de plus s’affirme, au début de cette paracha, le miracle d’une alliance qui tient le coup, malgré les multiples occasions de rupture. La fin de la paracha rapproche cette alliance de l’amour d’un père pour ses enfants, selon divers commentaires dont celui de Rachi. Trop de féministes ont pour cible privilégiée le patriarcat comme structure familiale où le père des enfants a une grande importance, pour fixer les rôles, et les désignations des mots de la parentalité et donc entre autres l’interdit de l’inceste sous toutes ses formes. La figure paternelle est ici non pas une figure oppressive mais un amour qui à la fois confie une mission universelle à ses enfants, et les retient comme à Chemini Atseret pour leur témoigner son amour pour eux-mêmes, tels qu’ils sont.
Le déroulé de toutes les fêtes de l’année (celles de la Torah bien sûr ici) met à part LA fête par excellence, à vocation universelle, Souccot, et surtout, tout à la fin de cette fête qu’on pourrait croire finale, Chemini Atseret. Alors que les autres jours, pour Souccot, sont reliés par la particule « et » (le « vav » initial), les commentateurs soulignent le début du verset 30,35, sans ce « et » : « Bayom hachemini atseret… » Atseret (עצרת) a un sens mystérieux sur lequel discutent les rabbins. L’idée est que l’Eternel « retient » les Hébreux comme un père retient ses enfants après une fête pour une soirée plus personnelle, « entre soi », et cette « retenue » est à opposer au comportement de Pin’has, qui n’a rien de la maîtrise qu’on apprend pour être un père : il lance au contraire toute sa force sans attendre, sans référence à une loi que d’ailleurs il transgresse, celle notamment du jugement préalable.
Rachi insiste sur ce que la fête de Souccot montre de responsabilité rédemptrice pour toutes les nations de la terre (ce qui donc n’exclut pas Moab…). L’Eternel demande que les enfants d’Israël sacrifient un peu de leur temps juste pour lui : « L’Eternel leur dit, au moment de leur départ : « Je vous en prie, offrez-moi un petit repas, afin que je me réjouisse de vous seuls » (Référence au Talmud, Traité Soucca, 55B). « Restez un peu chez moi », commente Rachi : « C’est là une expression d’amour, comme des enfants qui prennent congé de leur père, lequel leur dit : « Votre départ m’est pénible, restez encore un jour. » »
A une époque en France où l’amour paternel est bafoué par l’impunité dont bénéficient des « pères de famille » pédocriminels auprès de la police, de la gendarmerie et des juges et procureurs, et où du coup un discours qui se dit « féministe » rejette par réaction excessive toute fonction paternelle, il nous faut réaffirmer l’importance de l’institution familiale autour du couple de la mère et du père, définis eux-mêmes par des institutions : mariage, filiation, adoption, une institution qui définit chaque personne par un nom familial : fils, fille, oncle neveu, nièce, petit-fils, cousin « germain », etc. Ce qui va avec des interdits sexuels qui empêchent la violence et la sujétion.
L’institution du père est dans l’intérêt de tous : si la mère est tentée de retenir pour toujours l’enfant qui est resté neuf mois dans son ventre, le père ici ne le retient qu’un jour, symboliquement, ce qui veut marquer que si l’enfant a une « mission » dans le monde, mission qui dépasse le cadre familial, cependant il est aimé pour lui-même et a été élevé dans son intérêt, et pas au service de ses parents. Dans certaines sociétés d’autrefois (il y a quelques survivances), les fils et les filles naissaient pour servir, pour être esclaves dans l’intérêt de leurs géniteurs. La famille construite au fil des pages de la tradition juive, qui s’est répandue dans les législations universelles, rattache à la solitude « théorique » du père la fixation du respect de chaque personne non pour la retenir dans la famille ou le clan indéfiniment, mais pour lui faire vivre un modèle d’amour désintéressé, celui éminemment du père. Cet amour est ensuite à faire vivre hors de tout « paternalisme » souvent en réalité despotique (« despotès » c’est le « maître » d’esclaves en grec), un amour désintéressé qui dans la République française, laïque et égalitaire, porte le beau nom pour les citoyens de « fraternité ».
Il ne s’agit donc pas d’aimer l’autre, le prochain, l’étranger, « comme soi-même », mais de dire : « il est comme toi-même », aime-le comme un père aime ses enfants, comme un frère aime son frère ou sa sœur, sans le retenir éternellement par égoïsme et narcissisme.
Dans mon dernier livre, « Lui et nous » L’atomisation du concept d’individu (L’Harmattan, 2026),dans le chapitre « Pouvoir de l’homme et pouvoir d’achat : jouissance et sobriété », on trouve ce passage : Hotman « distingue le « totum » et l’ « universitas ». Le pouvoir paternel confère aux « parties » du tout un « droit ut singuli », en tant qu’individus singuliers, selon leur place particulière dans la famille. Tandis que le pouvoir d’une collectivité comme « universitas » fait que les individus ne sont que des fragments, des fractions interchangeables (p.292 de Origines théologiques du concept moderne de propriété, de Marie-France Renoux-Zagamé, Droz, Genève, 1987). Il ajoute que si l’on veut un contrat, il faut une autorité qui y préside (p.293), et ce renoncement des autres va avec une intervention de l’Etat que nous dirions « patriarcal », etc. » (p.187).
Sans autorité fixant à la fois les rôles et le respect de chaque individu il n’y a plus de « renoncement des autres ». Le père protège l’enfant, y compris d’une « toute-puissance » de la mère, et conduit à une protection-renoncement réglée des êtres humains les uns vis-à-vis des autres.
Chemini Atseret parle ainsi de « restriction » (« Atseret ») comme d’un sujet de grand bénéfice pour l’homme, les humains. Un jour où l’on médite sur tous les acquis d’une année de fêtes et d’épreuves, un « huitième jour » qui sur la base d’un certain renoncement mutuel ouvre aux temps futurs, où chacun recevra parfois son voisin sous SA vigne et sous SON figuier, loin de toute désir de conquête ou de reconquête.
Le jour de Sim’hat Torah n’oublions pas Chemini Atseret.
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