Le nécessaire ne suffit pas, tout dans notre existence n’est pas à classer selon l’expression en mathématiques « il faut et il suffit ». Il faut penser aussi à l’intérêt d’un certain « superflu ». Nous n’avons pas seulement à vivre, mais à bien vivre : « Ce qui est superflu est meilleur que le strict nécessaire, et parfois aussi lui est préférable ; de fait, bien vivre est meilleur que vivre » (Aristote, Topiques III,2,118a6-8). Il ne suffit pas de manger et de boire, il faut aussi à l’humain la parole et l’étude-éducation. « Sans farine pas de Torah, sans Torah pas de farine » (Michna, Pirqei Avot 3,21).
La vache rousse dont il est question ici (Bamidbar-Nombres, XIX)) sert d’antidote « irrationnelle » à tous les désordres du deuil et de la rencontre avec un mort. Il ne s’agit pas de médicament, mais de ressaisissement après un saisissement dû à la rencontre d’une mort humaine. On ne sait pas pourquoi c’est censé « marcher ». Et puis apparemment on aurait eu du mal à trouver une vache rousse, alors que les prés en étaient remplis dans mon enfance, en Creuse.
L’irrationnel toute personne qui a réellement « toute sa raison » sait qu’il faut le considérer avec prudence, et parfois l’accueillir, pour avoir un peu de souplesse face à l’inattendu – et la mort de l’autre est toujours inattendue. Et aussi pour sortir de la routine habituelle prise pour raisonnable alors que la vie est « création continue d’imprévisibles nouveautés », écrivait Henri Bergson.
La Paracha parle aussi de mystérieux « serpents », selon la traduction française, des « séraphim ». Vous connaissez déjà le mot « chérubins », qui désigne les anges qui interdisent avec leurs épées de feu le retour dans l’Eden, et qui sont représentés sur l’Arche du Temple. Mais il y a aussi ces anges, les « séraphim », de la vision d’Isaïe au chapitre 6,3, qui chantent : « Kadoch, kadoch, Adonaï cébaot, etc. », au-dessus de la silhouette censée être celle du Créateur du ciel et de la Terre. Dans la Paracha ´houqat, les Hébreux, une fois de plus, trouvent la gastronomie du désert insuffisante, et l’Eternel leur envoie des « séraphim » (séraphins ?) qui les mordent. On parle de brûlures, calmées si l’on lève les yeux vers l’image d’airain d’un serpent plus ordinaire (nàhach), celui de la tentation d’Eve, comme si cela désensorcelait les Hébreux d’un excès de sacré.
La brûlure sacrée est très dangereuse, mais il faut faire avec elle, sinon on se priverait de la sagesse. Un propos du célèbre Rabbi Eliézer (celui du « four d’Arnai » dans le Talmud, qui avait toujours raison « mais quand même » ) montrer cette dangerosité de l’approche de la sagesse, une ambition pourtant nécessaire pour celui qui veut « bien vivre » (Pirqei Avot 2,15) : « Chauffe-toi au feu des savants, mais prends garde de t’y brûler, car leur morsure est comme celle du renard, leur piqûre comme celle du scorpion, leur sifflement est le sifflement de la vipère, et toutes leurs paroles sont comme des charbons ardents. »
Le remède pourrait être l’eau, souvent associée symboliquement à la Torah. Dans la Paracha houqat il semble que le manque d’eau arrive dès la mort de Myriam. Elle veilla sur son frère bébé sur les bords du Nil. Elle prit l’initiative du chant splendide « de la mer » après le franchissement de la Mer des joncs lors de la sortie d’Egypte. Souvent on dit que c’est Moïse parce que quelques versets plus haut on trouve « Oz yachir Moché… » : « Alors chantera Moïse » (Chemot-Exode 15,21) : « Vataan lahem Myriam : Chirou l’Adonaï… », « Et Myriam leur dira : chantez à l’Eternel… ». « « Chirou » est un impératif 2e personne du pluriel. Et adressé à des hommes comme à des femmes, comme l’indique le « mèm » final (מ) de « lahem ».
On pense que Myriam a permis aux Hébreux pendant 40 ans jusqu’à sa mort d’avoir de l’eau suffisamment. Selon le Midrach le « puits de Myriam » était un rocher, et c’est ce rocher que dans la paracha présente Moïse frappe au lieu de parler, sans doute troublé parce que son interlocutrice préférée, sa sœur Myriam, n’est plus. L’eau jaillit, mais l’Eternel n’approuve pas l’attitude de Moïse, qui frappe au lieu de parler (frapper au lieu de parler, ce fut le cas de Caïn).
Ce qu’il ne faut pas négliger, c’est qu’à la fin de la paracha (Bamidbar-Nombres 21, 16-18), les Hébreux savent demander tout seuls de l’eau comme il faut, car Myriam a laissé au peuple entier le pouvoir de rendre grâce adéquatement à l’Eternel : « (16) Ils gagnèrent Béer, ce puits à propos duquel l’Eternel dit à Moïse : « Assemble le peuple, je veux lui donner de l’eau. » (17) C’est alors qu’Israël chanta ce cantique (« Oz yachir Israel et-achira hazot ») : Jaillis, ô source, acclamez-la, (18) ce puits, des princes l’ont creusé, les plus grands du peuple l’ont ouvert, avec le sceptre, avec leurs verges ! » Un chant donc, à propos d’un « puits » qui est un rocher. On note la même formule initiale que pour le chant de la mer (Chemot 15,1), sauf qu’il n’y a pas de mention du nom de Moïse ici. Le peuple juif arrive à maturité, il sait lui-même quoi faire une fois séparé par la mort de Myriam, Aaron puis Moïse qui ici n’est pas nommé à part du peuple.
Comme le souligne mon amie Fabienne Sebban, c’est un modèle pour notre politique : que les dirigeants ou les députés d’un peuple prévoient et assurent la survie de leur peuple après leur mort, au lieu de le priver de parole comme les tyrans.
Il y a en hébreu une belle association du feu et de l’eau dans le nom « chamaïm » qui désigne le ciel (« ech » le feu est joint à « maïm » l’eau, les eaux). Pour les anciens, miraculeusement l’eau des nuages, des « sources du ciel », et le feu du soleil et des éclairs cohabitent harmonieusement, dans une certaine tension parfois orageuse (mais parfois il y a l’arc en ciel).
Dans notre corps aussi selon les anciens le feu, et l’eau, peuvent cohabiter. La tension entre les contraires est celle de la vie, de la croissance vers une fin, vers une maturité par paliers, et vers la génération parfois.
Le désir d’élévation doit nous habiter, cela paraît un finalisme donc pour beaucoup aujourd’hui ce serait une attitude irrationnelle. Dans la vision d’Isaïe dont nous avons parlé les « séraphim » sont au-dessus de l’Eternel, comme pour l’empêcher de partir par le haut loin de nous, mais aussi pour nous obliger à regarder toujours plus haut. Dans certaines cultures le bas n’est pas moins digne ni moins spirituel que le haut, les profondeurs de la Terre que les hauteurs du ciel. Mais dans la tradition biblique l’idée d’élévation signifie que les Sages nous brûlent pour nous faire grandir, l’humain est à la fois donné d’un coup et à révéler progressivement par nos efforts « finalisés ».
L’arbre de la connaissance, c’est ce qui nous fait perfectibles, avec ce que cela suppose de mort de l’état antérieur comme possibilité d’un état ultérieur qu’on espère meilleur. Nous sommes en devenir, depuis ce qu’on appelle le « péché originel », nourriture désirable « lehaskil », « pour devenir intelligent(e) », comme le suppose Ève. Pas de retour possible à la bêtise : comme les chérubins avec leur épée de feu, nos sages nous brûlent du désir d’avancer, de nous élever, de renoncer à l’arbre de vie pour « bien vivre ».
Mais il y a toujours des gens pour vouloir tout immobiliser, pour garder certaines « positions avantageuses », et ne plus faire d’efforts. Ce n’est permis qu’à l’instant de la mort -et encore.
Laisser un commentaire