La jeune fille est belle : Platon, dans l’Hippias Majeur, dit que c’est le beau (adjectif) qui fait que la jeune fille est belle. Il ne parle pas du travail d’ « esthéticienne » qui l’aide à être belle. « Beau » est-il un qualificatif de pensée, ou cela a-t-il une réalité séparée ? Mais si c’est séparé, est-ce que la jeune fille est belle, elle ? Ou cela reste-t-il séparé d’elle ? Idée obscure de la « participation » : est-ce que « le beau » peut subir une modification du fait de la participation de la jeune fille belle ? Si elle est nouvelle ? Mais Platon veut sortir de l’énumération méthodique de tout ce qui est beau pour rendre raison du mot « beau ». Mais a-t-il le droit de faire d’un adjectif un nom ? Il refuse de parler de « la beauté ». L’adjectif remplace le sujet, individuel, de la phrase. Le nom propre par exemple « Irène », risque de se néantiser. La beauté va se séparer de la femme individuelle belle, dans son corps. Comparaison un peu sordide : Socrate dit que ce ne sont pas les cuillères en or qui sont belles mais les cuillères en bois, parce qu’il faut touiller la purée avec ces dernières, l’or risquant de donner un mauvais goût… C’est ici la fonction avec ses conséquences économiques (le prix de la cuillère en bois) qui est mise en avant. Cela rappelle le nihilisme de Marcel Duchamp, qui met un bidet ou une cuvette de WC au musée par exemple parce que sa beauté est parfaite car parfaitement fonctionnelle : mais pour nous, sorti de son contexte utilitaire, l’objet perd tout sens. D’où le geste d’un artiste d’uriner dedans pour ranimer la fonction, qui le rendait « beau » aurait dit Platon…
Qui décide ? Le philosophe et non les jeunes filles, lui qui ne cherche pas à se rendre beau. Ou alors on dit que Socrate a un corps laid mais une âme belle. Le tort de la jeune fille est ici d’avoir plusieurs qualités et parfois un bouton sur le nez.
Pour sortir du devenir on va chercher à distinguer ce qui est beau tout le temps. Mais quel observateur serait assez permanent pour en être le témoin ?
Alors, faut-il dire : serait beau tout le temps ce dont un Dieu éternel pourrait témoigner, s’il était capable de voir du moins ? (Avec quel corps ?)
Platon dans le Phédon en vient à vouloir dégager le beau de toute participation au sensible, à la vision. Serait beau ce qui serait beau sans être vu…
L’individu se voit alors dépouillé de toutes caractéristiques, de tous « adjectifs », qui ne font que passer, dans son existence en devenir. Il devient impensable, sa visibilité est impermanente. « Qu’est-ce que le moi ? » demande Pascal. Nous dirions avec lui que toutes nos qualités ne sont que des « qualificatifs » empruntés, voire volés. Le mystère est divin : seul Dieu nous voit et nous aime, comme individus uniques et irremplaçables. Mais Platon ne nous donne à nous humains aucun accès à cet individu, cet « homme peut-être sans qualités » (voir le roman de Musil).
Pour Aristote seul existe en revanche ce dont on peut dire « ceci quoi que ce soit » (τόδε τι). Ce qui ne qualifie rien, qui n’est dans rien sauf dans sa maison. Ce qui n’est pas un « qualificatif », un « adjectif ». Un homme est un humain de façon essentielle, dit Aristote, il n’est blanc ou noir que de façon accidentelle, c’est une « coïncidence » (συμβεβηκος). Il n’y a pas d’individu qui serait « le beau ». « Beau » est un universel, mais comme adjectif. C’est un mot de la pensée qui peut être éclairci par la pensée. Encore que justement « beau » n’est peut-être pas définissable « en général ». Et du coup le mot se vide, alors que pourtant le cri « Comme c’est beau ! » a quelque chose à dire. Il faut revaloriser les « accidents » de la vie quotidienne et véritable. Tel homme est beau et la blancheur de sa peau, ou la noirceur de sa peau, fait partie de l’ensemble de qualificatifs qui nous ont saisis collectivement quand nous disions : « Qu’il est beau !! » Comme une « composition » en peinture ou en musique. Tandis qu’il se peut que « l’homme » en général, défini plus ou moins de façon « simple », ne soit pas beau, que cela n’ait même pas de sens de se demander si l’homme en général (καθόλου) est beau. Rappelons ce qu’Aristote dit au début de la Métaphysique Α I : le médecin doit se souvenir qu’il ne soigne pas « l’homme en général » (objet de « science »), mais ce Socrate-ci qui est devant lui, et qui exige de sa part l’expérience (εμπειρία) en plus de la science. Il faudra arriver à dire dans les livres à la fois la science et l’expérience, dans les traités et dans les mémoires. Mais en sachant que la base de l’expérience c’est l’événement contingent indéfiniment multiplié qui suppose chez certains médecins un « don » mystérieux, une sorte d’intuition : le diagnostic.
Et donc l’individu malade lui-même peut ne pas se connaître lui-même, et se tromper de « diagnostic » à son propre sujet. Ajoutons ce mystère : la jeune mariée, le jour de son mariage, à qui on crie : « Qu’elle est belle ! Qu’elle est belle ! » devient belle si elle ne l’était déjà !
Dans le Talmud, traité Ketoubot 17A, à ce propos, Hillel dit : tu ne dirais pas à quelqu’un qui vient d’acheter quelque chose au marché que c’est un mauvais achat ! Et pourtant Chamaï dit : garde-toi du mensonge. Les sages après réflexion disent : « Quand tu as affaire aux créatures fais preuve d’humanité », donc on en conclut « Dis que la mariée est belle ». Et ajoutons qu’ainsi les mariées deviennent toutes belles, transfigurées par les multiples paroles chaleureuses du jour. Nous ajouterons que celui qui va dans un mariage et parle ainsi se transforme et s’humanise, se rapprochant de la perfection de l’humain.
אמרו חכמים :
לעולם תהא דעתו של אדם מעורבת עם הבריות
Un rabbin dit à ce propos dans le texte : « Pas de poudre, pas de maquillage, pas de coiffeur, et pourtant c’est une gazelle gracieuse ! » (R. Dimi).
Terminons par ces propos d’un spécialiste d’Aristote : « L’individu aristotélicien s’accomplit certes dans l’exercice du logos. Mais par l’activité rationnelle, il se tient au plus près d’une eidos qui le détermine pour ainsi dire de l’intérieur : il se rapproche de ce qui exerce en lui l’empire d’une cause finale, à savoir la forme de l’humanité. » (Laurent Lavaud, « Réalité, essence, individu : Platon et Aristote », in L’individu, dir. Olivier Tinland, Vrin, 2008).
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