Michna Meguila 4,6 : « L’aveugle peut servir d’interprète. »
Pour dire la justice-compassion (tsedeq) faut-il oublier ce qu’on voit de quelqu’un ? Est-ce cela qui fait de ce chabbath le chabbath de la vision, chabbath ‘Hazon ?
Pour parler juste, faut-il parler comme tout le monde ? Devarim signifie « paroles », mais peut signifier aussi « choses ». Et comment trouver la vérité sinon en rapprochant les paroles des chose effectives ? Aristote est très attentif à la polysémie des mots, « bon » par exemple (Topiques I,15,107a). Contre les démagogues qui disent que seul le petit peuple parle selon « l’esprit du peuple » (Volksgeist), en guise de vérité, relisons la sagesse d’Aristote ; il faut « faire la distinction entre les choses qu’il faut et celles qu’il ne faut pas appeler comme tout le monde […] On dira par exemple que, pour dénommer les choses, il faut s’exprimer comme tout le monde, mais que, pour dire quelles choses sont ou ne sont pas ceci ou cela, il ne faut plus se soucier de ce que dit tout le monde. Ainsi, on désignera par « sain » ce qui procure la santé, comme tout le monde le fait ; mais lorsqu’il s’agit de savoir si une chose donnée est ou non susceptible de procurer la santé, il ne faut plus parler comme tout le monde, mais comme le médecin » (Topiques II,2, 110a14-23).
Dans la Paracha Devarim, première paracha du 5e livre de la Torah, Devarim-Deutéronome, au verset 1,5, il est écrit : « Moïse commença à expliquer cette Torah », et Rachi commente ainsi : « C’est en soixante-dix langues qu’il la leur expliqua », ce qui veut dire pour tous le peuples de la Terre, comptés symboliquement comme 70. On dit que les juges du Sanhédrin devaient parler et comprendre 70 langues, c’est-à-dire toutes les langues de la Terre. Les Juifs ont élaboré les critères de trois fonctions : le melits (celui qui parle bien, et en bien, en faveur de), le balchane (maître du langage et polyglotte), et puis le metourguemane (interprète-traducteur, parfois assimilé à l’Amora). Selon Rabbi Yehouda (Talmud Babli, Traité Sanhédrin 17B), chaque tribunal devait comprendre au moins deux juges qui « parlaient les 70 langues » et un membre supplémentaire qui les comprenait (distinction étrange). Selon Rabbi Yo’hanan, Tous les juges devraient être polyglottes (17A). Il était interdit de recourir aux services d’un interprète pour les cas les plus graves, notamment pouvant mettre en jeu la peine de mort. (Glose de Onkelos pour Devarim 27,8 : « « Vous écrirez sur les pierres toutes les paroles de cette Torah » : écrites, gravées et clairement expliquées, se lisant dans une seule langue et se traduisant dans les 70 langues. »)
Peut-on contourner la nécessité d’un interprète ? En Berechit 42,23 les frères de Joseph « ne savaient pas que Joseph comprenait, car le « melits » était là ». Peut-on se passer d’un interprète pour avoir accès à la personne en face de nous et à ce qu’elle pense, et dit ? Comment s’adapter ?
Dans la Paracha Devarim, 1,16-17, il est écrit : « J’ai ordonné à vos juges (chofetim), en ce temps-là, en disant (16) : « Ecoutez entre vos frères et vous jugerez avec justesse (« chefatetem tsedeq », « vous jugerez en justice-compassion, tsedeq ») entre un homme et son frère et son étranger. (17) Vous ne reconnaîtrez pas les visages en justice (michpat), vous écouterez le petit comme le grand, vous n’aurez pas peur à cause d’un homme, parce que la justice (michpat) est à Dieu-Juge (Elohim), et la chose-parole (hadavar) qui sera trop difficile pour vous vous la rapprocherez de moi et je l’écouterai. » Ainsi parle Moïse.
Pour « Vous ne reconnaîtrez pas » le verbe « reconnaître » est à distinguer de « connaître », « faire connaissance ». On croit parfois connaître quelqu’un alors qu’on ne fait que « reconnaître » à des signes, par exemple son statut social au vu de son costume, etc. Le bon juge, lui, doit faire l’effort d’écouter sans préjugé. Il en est de même pour choisir les juges, dit Rachi, qui doivent « connaître d’une affaire ». On ne doit pas non plus trop facilement « reconnaître » les cas : il faut une « instruction » à chaque fois nouvelle. Et il ne faut pas se fier aux apparences, mais être un « voyant ». On se reportera à I Samuel 16,7 : l’Eternel dit à Samuel : « Ne prête pas le regard (al-tabit) à son apparence visible, à la hauteur de sa stature, car je l’ai rejeté. Parce que ce n’est pas ce que voit un homme (car l’homme regarde des yeux), l’Eternel regarde le cœur. »
Le Chabbath que nous venons de vivre était le chabbath « ‘hazon », chabbath de la vision (la haphtara commence ainsi : « Vision (‘hazon) d’Isaïe », Isaïe 1,1). Il ne faut pas fuir la vision : Daniel 10,7 : « Et moi, Daniel, seul j’ai eu la vision, mais les gens avec moi ne la virent pas ; et pourtant une grande terreur s’empara d’eux et ils s’enfuirent pour se cacher. » Commentaire dans le Traité du Talmud Meguila 3A : « Mais s’ils n’eurent pas la vision, pourquoi étaient-ils terrifiés ? Parce que, bien qu’eux-mêmes n’aient pas vu, leur âme a vu. » il ne suffit pas d’accéder à la vision, il faut que le regard de la connaissance aussi concilie vision-observation et vision du cœur, en résistant à la terreur intimidante.
Daniel a eu la vision d’une sorte d’homme et « la voix de ses paroles (devarim) était comme la voix d’une multitude. » Le Petit Prince, de Saint-Exupéry, dit : « Voici mon secret : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Puissions-nous dans quelques jours (9 Av) accueillir chaque voix comme si c’était la voix d’une multitude, l’humanité polyphonique, afin d’acquérir la paix, ce temple pour toutes les nations.
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