Ce chabbath avec la paracha Vaet’hanane est le « chabbath de la consolation ».
On oublie souvent, à propos du 9 Av désormais derrière nous, que l’épisode Kamsa-Bar Kamsa est placé sous le signe de cette citation des Proverbes, qui l’introduit (Michelei 28,14) : « Heureux est l’homme qui éprouve sans cesse le doute craintif et respectueux (« parad »), mais celui qui fait exprès de durcir son cœur (« meqachè ») tombera dans le mal. » C’est Rabbi Yo’hanan qui cite cela après l’évocation de la cruauté « goy » romaine, avec ses inconséquences : selon Rav Assi, à une date qu’on évalue autour de l’an 70, le gouvernement romain fait trois décrets : le premier : « Qui ne tue pas un Juif quand il le rencontre sera mis à mort ». Le 2e : « Qui tue un Juif paiera 4 zouzim ». Le 3E : « Qui tue un Juif sera mis à mort. ». Avec des gens aussi criminels et aussi inconséquents, que faire ? Les Juifs ont décidé de profiter du 9 Av pour réfléchir sur ce qui pourrait leur permettre, dans leur propre comportement, d’éviter d’être victimes de catastrophes, qu’elles viennent de ces goys cruels ou pas.
Le 9 AV nous examinons donc ce passage de Guittin 55-56 avec l’histoire de la confusion initiale des noms « Kamsa » et « Bar Kamsa ». Quelle sont les erreurs qui ont été commises par les Juifs dans cet épisode censé conduire à la catastrophe de l’an 70 ? Tout d’abord un Juif a un serviteur qui est probablement antisémite, car souvent les antisémites affectent de déformer les noms des Juifs pour mettre de la confusion : or ce maître confie à ce serviteur d’aller chercher Kamsa pour l’inviter à une fête. Et le serviteur négligent va inviter non pas Kamsa, mais Bar Kamsa. Ensuite Bar Kamsa qui se présente a beau supplier le maître de maison de ne pas l’humilier publiquement, le maître de maison le met à la porte, signe de dureté de cœur. Le texte dit que les Rabbins qui étaient là n’ont rien fait pour empêcher cette humiliation, négligence coupable.
Plein de rancune, ce qui est un tort, Bar Kamsa va voir l’Empereur et lui parle d’un complot imaginaire des Juifs et lui propose un test : l’Empereur n’a qu’à envoyer une bête en sacrifice à Jérusalem au Temple des Juifs. Il faut savoir qu’une paix relative permettait aux non-Juifs de faire des offrandes et des sacrifices au Temple. Le Juif devenu méchant dit à l’Empereur que si sa bête est refusée en sacrifice par les autorités juives ce sera le signe d’un complot contre lui. Mais c’est ce Juif qui choisit la bête et elle a un très léger défaut, « que nous les Juifs nous considérons comme un défaut [rédhibitoire] mais pas les Romains », qui à la limite ne le voient même pas : par exemple une petite tache sur la lèvre supérieure, ou dans le blanc de l’œil à un certain endroit. Donc Bar Kamsa a abusé de l’ignorance du « goy ». Alors qu’il est écrit dans la Torah : « Tu ne placeras pas d’obstacle sous les pas d’un aveugle. »
C’est alors que le « scrupule » des Juifs de Jérusalem les pousse à la faute. On pourrait encore comprendre que R. Zacharia ben Abkulas refuse la bête à cause du défaut, mais alors il aurait fallu expliquer à l’Empereur directement ce qu’était la tradition juive, afin qu’il ne prenne pas cela comme une offense. Surtout que de façon inconséquente R. Zacharia n’a pas fait punir le méchant Bar Kamsa parce que disait-il « on ne punit pas de mort quelqu’un qui présente une bête avec un défaut ». Sans voir le contexte. On attribue son comportement à une attitude, dite en traduction française du Talmud, de « scrupule ». Alors que Ben Kamsa va retourner à Rome dire sans les explications véritables que la bête a été refusée pour le sacrifice. Cette absence d’explications jointe à la dureté de cœur des uns et des autres conduira à la destruction du Temple, et au terrible massacre de 70, et à l’exil de Juifs à qui on interdira de mettre le pied à Jérusalem (voir Flavius Joseph, La guerre des Juifs, II, 17, 2).
La Conclusion de cette histoire dans le texte même du Talmud (Guittin 56) ne mentionne curieusement qu’un seul responsable : le « scrupuleux » R. Zacharia b. Abkulas, en 66. Voilà qui est rarement relevé. Le scrupule est un poids minuscule, 1/24e d’once soit environ 1,27 gramme. Au départ c’est une petite pierre pointue, le genre qui vous empoisonne la vie dans votre chaussure quand vous marchez. Ce « scrupulum » est assimilé au « scriptulum », qui est la ligne d’un damier. Bref c’est le « presque rien ».
Le mot araméen dans le Talmud qu’on traduit par « scrupule » est ענוותנותו.
En réalité le mot ענוותנוֻת (anvatanout) signifie modestie, humilité, soumission. Comment alors associer le début du récit, qui parle de dureté de cœur en s’appuyant sur les Proverbes dans la Bible, à cette fin qui ne parle plus que de la responsabilité de R. Zacharia b. Abkulas à cause de sa « scrupulosité » associée à une traduction comme « modestie, humilité, soumission » ?
Nous apprenons que ceux qui ont la responsabilité de la communauté juive et qui se croient « soumis » et scrupuleux dans leurs décisions « halakhiques » peuvent être classés par le Talmud et Rabbi Yo’hanan comme faisant preuve de dureté de cœur.
Quelle est alors la bonne façon de faire, quand les Juifs en particulier sont entourés d’ennemis violemment antisémites ? Repérer les traîtres qui utilisent l’ignorance des non-Juifs de la tradition juive pour se venger par leur intermédiaire et les dénoncer. Essayer d’expliquer aux non-Juifs pourquoi leur bonne intention n’est pas récompensée. Et enfin surtout accepter parfois l’effort approximatif des non-Juifs pour rendre un culte à l’Eternel et s’informer sur le judaïsme. Le caillou-scrupule dans la chaussure empêche de marcher. La soumission illusoire empêche les Juifs de suivre la halakha puisqu’on les tue.
En période de menace antisémite maximale un excès de scrupule dans l’observation des « règles » met en danger tous les Juifs. Chez un responsable du peuple juif la « anvatanout » peut être assimilée elle-même à une « dureté de cœur ». Les gens disent parfois « le diable est dans les détails » en modifiant une expression qui disait « le bon dieu est dans le détail », attribuée à l’architecte van der Rohe et à Gustave Flaubert. On dit au XXe siècle qu’un plan simple peut cacher des pièges ou des difficultés complexes dans sa réalisation.
La paracha Vaet’hanane nous incite longuement à éviter les schémas trop simples, en parlant des images que l’homme se forme et tend à idolâtrer. La réalité est complexe, irréductible à des images ou des schémas. Un vol de papillon peut faire la différence entre un temps calme et un ouragan un mois après. La vraie modestie est de ne pas se cramponner à des règles venues du passé plus ou moins lointain et qui ne tiennent pas compte des détails de la situation présente, en particulier en cas de persécution. Le récit de l’histoire de Kamsa-bar Kamsa est une histoire, certes, mais les histoires aussi doivent nous servir à réfléchir à notre comportement, et pas seulement ce qu’on classe comme « halakha » ici ou là.
Retenons la phrase mise en exergue ici et qui préside à l’histoire du Talmud Guittin 55-56 (Michelei-Proverbes 28,14) :
Achrei Adam mépa’had tamid, oumeqachè libo yipol béraa. »
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