Cette deuxième paracha de « consolation », après le 9 Av, est placée sous le signe de ce segment de verset (Devarim 8,3) : « Ce n’est pas sur le pain à lui seul que vivra l’homme, mais sur tout ce qui sort de la bouche de l’Eternel. »

Certains se demandent pourquoi l’on commémore dans la désolation l’incendie destructeur du Temple le 9 Av, où l’incendie ne fait que commencer, et pas le 10 Av, où la destruction est complète. Une des raisons est que c’est au début d’une catastrophe qu’on est accablé par le mal, et qu’on médite sur le « parce que » (eqev ?) qui y a contribué. Tandis que pendant la catastrophe on va faire attention aux efforts des gens de bien qui cherchent à éteindre, ou déjà à réparer ou à prévenir une nouvelle catastrophe à venir. Ils recréent du possible après le moment inexorable de ce « début » qui est aussi une conséquence qui à son tour alimente le feu. Ce début a à voir avec la guerre.

Mais ici dans la Paracha le « parce que », ce n’est pas « ki », c’est « eqev » qui veut dire aussi « le talon » : chacun éprouvera la bonté de l’Eternel en conséquence de l’écoute de ses paroles, de ses jugements. La Paracha nous invite à nous détourner des yeux qui, comme dans le « Chema Israel » dans son 3e paragraphe, poussent à l’idolâtrie des images (« et vous ne suivrez pas derrière votre cœur et vos yeux de sorte que vous vous prostituiez par eux »). Il faut appréhender le réel avant tout par les mots – si peu ressemblants pourtant.

Les mots font les distinctions nécessaires et puis ils appartiennent à tous. Aristote le philosophe a bien conscience de ceci : il arrive dans un univers déjà parlant, il ne peut pas créer son langage, ses mots, sa langue comme si de rien n’était. Et nécessairement les mots sont en nombre fini, alors que les choses sont en nombre fini, alors que les choses sont en nombre infini. Donc nécessairement les mots serviront chacun à désigner et décrire plusieurs choses (Réfutations sophistiques 1, 165a). Il faudra de l’expérience (il n’a pas choisi le mot « science »), quant au pouvoir des mots sinon l’on est trompé par de faux raisonnements (165a 15-17). L’expérience se nourrit des cas particuliers et des individus singuliers, comme l’expérience du médecin (début de la Métaphysique : le médecin si savant soit-il doit se souvenir que ce n’est pas « l’homme » en général qu’il doit soigner, mais ce Socrate-ci, et pour cela à côté de la science il a besoin de l’expérience, avec ses « épreuves »).

Un des exemples est le racisme. Aristote montre à maintes reprises en revenant sur l’exemple de l’homme noir qu’il combat le racisme qui voudrait priver de son humanité l’homme ou la femme noire : il ou elle est un être humain, essentiellement, qu’il soit blanc de peau ou noir de peau est un « accident », συμβεβηκος. Il est difficile d’imaginer être exhaustif sur qui que ce soit, d’en faire le tour absolument : dans les Réfutations sophistiques Aristote va jusqu’à nous embarrasser à la façon des talmudistes : le paralogisme notamment c’est quand « ce qui est dit d’un point de vue partiel est pris comme s’il avait été dit de façon absolue » (166b 37-38). Par exemple un homme noir dit-il a les dents blanches, alors est-il noir ? ou blanc, demande-t-il ? Un damier de carrés noirs et blancs, un « pavé mosaïque », est-il absolument noir ou absolument blanc, ou absolument blanc et noir, ce qui est contradictoire ? (167a10-20).

On en vient à dire que les mots nous obligent à reconnaître que nous n’aurons jamais qu’un point de vue partiel sur les hommes et sur les choses, et que de plus nous aurons toujours des risques de malentendu à éclaircir, les mots pouvant avoir plusieurs sens. Ainsi l’Eternel en nous donnant le langage, en nous parlant, nous offre-t-il une nourriture extrêmement riche, qui tout en nous rassasiant nous incite à continuer à écouter et à parler, à vivre en humains, en somme. Ce qui nous aide à « faire avec » ce monde d’une infinie diversité. Sans nous cramponner à une image ou une statue d’idolâtres.

Aristote contre le vide de discours heideggériens sur « l’être » qu’on aurait « oublié » nous dit que « être quelque chose » diffère peu de « être » mais que ce n’est pas parce qu’on n’est pas quelque chose de particulier qu’on est un « non-être ». Il nous incite à nous méfier du vide qui pourrait résulter dans notre parole de la réduction de tout ce qui est à une méditation sur l’infinitif du verbe « être » des grammairiens.

Il a raison plus de 2000 ans avant le parasitisme organisé par Heidegger et ses amis de la philosophie par le nazisme. Dans le chapitre II de l’Introduction à la Métaphysique, sous prétexte d’étudier « grammaire et étymologie du mot « être » », Heidegger veut affirmer un déclin lorsque « les puissances de la guerre » et le « Kampf » (comme dans « Mein Kampf » …) n’ont plus le pouvoir. Partant d’un constat amer de Héraclite, selon lequel la guerre qui règne fait les esclaves d’un côté, et les maîtres d’esclaves de l’autre, Heidegger dit que c’est ce qui DOIT être et qu’il faut que nos yeux revoient les scènes de guerre, « l’originale éclosion des puissances guerrières », le « jet des choses » comme des missiles. Grossièreté du viriliste. Le déclin pour lui est que l’on fasse avec nos yeux des « prises de vue » et des « angles de vue », comme le photographe d’art, mais aussi comme on le sent l’individu scrupuleux qui pense que « d’un autre côté » on pourrait dire autre chose, il vomit le foisonnement des choses, auquel on a affaire désormais quand la paix vient.

Oublions cette violence prosélyte. Il nous faut des paroles distinguées et qui distinguent, des paroles de paix. Il nous faut de l’écoute et des mots à la place des spasmes guerriers des Heidegger.

Contre à la fois la guerre et les « trop affairés » la Torah nous met dans cette Paracha en garde : la vie ne dépend pas que de notre supposé mérite, elle est un don gracieux, comme surtout le don des langues « comme Il nous a parlé » (c’est la fin de la Paracha). Il ne s’agit pas seulement de réveiller la parole perdue et oubliée, dans Devarim (le livre que selon la tradition l’on a « retrouvé » s’appelle comme on veut : « mots » ou « choses »), il s’agit d’instituer du réel plus grand, plus noble, dans chaque humain et dans l’humanité en général. Il faudra pour cela un certain inconfort même dans la prospérité. Cela rappelle le jour du mariage, où Le marié casse un verre en le piétinant, pour ne plus jamais, espérons-le, refaire ce geste – à moins que ce soit pour éteindre un incendie.

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