Finalement, fallait-il arriver ? Ki tavo nous annonce ce qui se passera en Terre promise, essentiellement le jour de l’arrivée.
Dans Ki tavo je m’étonnais dans le passé de voir des Juifs dire « Amen ! » à l’énoncé de malédictions. Et puis une étude plus approfondie du texte m’a éclairée et rassurée. Il y a d’une part onze « berakhot » en Devarim 27, et d’autre part un texte « hors sol » au conditionnel, Devarim 28, à voir plus tard… ou jamais. Et dont personne ne dit « Amen ».
Ou bien la Torah est incohérente, en disant en Devarim 27 que les Lévi prononcent les onze phrases, alors que ce seraient des malédictions et que le texte vient de dire que les Lévi étaient sur la colline des bénédictions, ou nous nous trompons dans notre partage négatif/positif, et les Lévi prononcent bien … des bénédictions. Alors, pourquoi ce faux positif : « Aroukh… si tu fais », alors qu’il faudrait entendre : « Baroukh … si tu ne fais pas » ? Pourquoi ce non-dit du « Baroukh » dans ces onze phrases ? Les seules citées dans l’épisode des deux collines en fait ?
Le Traité Sota du Talmud Babli 32A (Michna) propose pour cet épisode une mise en scène compliquée, car comment les Lévi pourraient-ils à la fois être en haut et en bas ? Dire les malédictions et dire les bénédictions ? Alors que c’est censé être sur deux collines différentes avec des tribus différentes ? Mais la Michna voit bien que le contraire, l’inverse, de la phrase de la Torah est un comportement souhaitable et susceptible de bénédiction. Et la Michna imagine que les Lévi disent d’abord par exemple : « Baroukh qui NE fait PAS d’image gravée ou moulée », puis ils disent « Aroukh qui…fait une image gravée ou moulée ». Sans la négation « ne… pas » mais avec le négatif « Aroukh ».
En réalité je pense que les propos de la Torah sont les plus décents. On ne félicite pas celui qui se comporte normalement, vivant paisiblement sur sa terre. Et il serait presque indécent, sauf négation par le « Aroukh », d’évoquer que qui que ce soit pourrait imaginer faire ce que les onze phrases condamnent. La bonne version décente linguistiquement est celle qui n’évoque que par la négation « Aroukh » les comportements indiqués – car la négation « ne… pas » ne cache pas assez les autres mots, les autres maux, et donc il faut condamner l’acte inouï, d’où ce renforcement assumé du « Amen » qui parle à ceux qui ont pris le fardeau de la Torah et donc ne font pas ou plus certaines choses. On l’écrira sur des pierres au Mont Eval, censé avoir été juste avant celui des « qelalot » (malédictions) mais on les enduira de chaux, comme pour envoyer dans la tombe même l’énoncé de tels comportements.
L’enseignement, la Torah du jour (Hayom, dit plusieurs fois dans la Paracha ki tavo) c’est l’enseignement de ce jour précis, de cette Paracha précise, et il s’arrête là, avec aussi ce qui concerne l’offrande des prémices décrite au début de la Paracha. Il n’y a pas de suite, sauf peut-être le dernier verset (69) du chapitre 28, écrit dans le même style que le chapitre 27. Suivra le début du chapitre 29 qui conduit à « Nitsavim », la prochaine Paracha.
Rappelons que les Juifs ne disent Amen que pour les Berakhot, pas pour des hypothétiques Qelalot non décrites au chapitre 27. Les Qelalot flirtent avec le néant : Qelala, comme l’a rappelé la Rabbin Delphine Horvilleur, contient la racine « qal », le léger, le facile, l’inconsistant, qui flirte avec le néant, la mort, et, on l’espère, l’inefficacité, sauf peut-être sur des esprits non-juifs, crédules et idolâtres. Au contraire, la bénédiction (berakha), la sainteté (baroukh) renvoient au genou (barekh) qui ploie, sans forcément tomber : c’est du lourd, cet engagement qui nous fait dire « Amen » à chaque fois.
La Michna, dans le Talmud Sota 32 A-B, entérine assez clairement qu’il n’y a pas de suite dans le texte, à cet événement des onze phrases lors de l’entrée en Terre promise. On lit qu’il est dit que quand tout est fini on fait des pierres : « Après cela ils apportèrent les pierres, construisirent l’autel et le recouvrirent de plâtre, et inscrivirent dessus tous les mots de l’enseignement (Torah) en 70 langues, comme il est dit, complètement. Ensuite ils prirent les pierres et s’en allèrent passer la nuit sur place. » Voilà, bonne nuit… Notons au passage que dans le texte concernant les pierres dans la Torah, avant les onze phrases, c’est l’enseignement du jour (« Hayom ») qui seul doit être inscrit, et la Michna ajoute : « dans toutes les langues ». Cet ajout montre que dans la Michna il y a un espoir d’une charte que pourraient adopter tous les peuples du monde. Cela rejoint l’espoir porté par le déroulement de la fête de Souccot qui vient, après Roch Hachana et Yom Kippour.
Ces préceptes ne parlent pas vraiment de croyance en l’Eternel : (1) pas d’idoles (2) pas d’irrespect des parents, (3) pas de tricherie dans le bornage, (4) pas d’obstacle devant celui qui ne voit pas, (5) pas de jugement injuste contre les faibles : étrangers résidents, orphelins, et veuves, (6), (8) et (9) pas d’inceste, (7) pas de zoophilie, (10) ne pas frapper en douce son prochain, (11) ne pas tenter la corruption pour faire tuer un innocent. Ces interdits sont plus « juridiques » que les Dix Paroles, qui font plus de place au cœur : aux intentions et aux sentiments et désirs. Ces préceptes de Devarim 27 sont donc effectivement plus faciles à respecter. Ce qui est important pour tout peuple sur sa terre est de respecter absolument l’idée de loi juridique à laquelle obéir, ce qui est facile pour un individu normal, non fanatisé par une secte flatteuse et terrifiante. Qui a besoin du chapitre 28 ? … La Terre promise n’est pas l’entrée dans une cellule de tortures mais un accomplissement comme peuple, malgré les jalousies et les convoitises des autres, malgré les épreuves, un peuple Juif avec ses associés, qui se découvrira d’autres fins, d’autres ambitions notamment de science et d’étude, d’amour et d’amitié, de travail et d’édification.
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