Lorsque l’ange de l’Eternel annonce à Sarah que dans un an il reviendra et que lui sera alors né un fils, elle est cachée derrière son mari par discrétion. Mais sa discrétion devient de la dissimulation. En effet elle a ri « intérieurement » (Berechit 18,12). Et l’Eternel dit à Abraham : « Pourquoi a-t-elle ri ? » Cela veut dire que l’Eternel a entendu, d’une manière ou d’une autre, le rire intérieur de Sarah (B. 18,13). L’Eternel devine le sens du rire de Sarah : elle connaît la vie, elle la femme humaine, et ce « Dieu » est bien ridicule, pour elle, de promettre une naissance alors qu’elle n’a plus ses règles (B. 18,11). Le rire de Sarah fait dire à l’Eternel : « Est-il à l’Eternel rien d’impossible ? » (« Ha yipalè méAdonaï davar ? »). Il présente cela comme une question. Cette question, il faudra bien qu’elle se la pose aussi, Sarah. Pour le moment, elle est assez prophète, comme le dit la tradition, pour deviner qu’il y va d’une offense grave envers le Dieu créateur. Elle    pas ri ». » Et pourquoi a-t-elle voulu nier ? « Parce qu’elle avait peur. »

L’Eternel ne la punit pas, mais il est catégorique : « Non, tu as ri » (« Lô ki tsa’haqt »). Cela met un terme à la conversation. Ce « Non » de l’Eternel est pour nous l’espoir qu’il y a un juge qui ne cède pas à la dissimulation et sait reconnaître un rire, même intérieur, et ce qu’il recouvre de pensée cachée.

Il est intéressant que juste après l’Eternel se pose à lui-même la question de la dissimulation, cette fois de Dieu à l’égard de l’homme. En B.18,17 « L’Eternel dit : Cacherai-je à Abraham ce que je fais ? » La réponse ne vient pas tout de suite. Mais au verset B.18,23 l’on voit qu’Abraham sait ce qui risque d’arriver à Sodome. Rachi dit que l’Eternel juge que la Terre Promise à Abraham inclut le territoire de Sodome et qu’en conséquence Il doit tenir compte d’Abraham.

Autre rire, classé par Rachi du côté de l’idolâtrie, dans la même paracha. Si Sarah a eu tendance à se moquer de la parole de l’Eternel, Sarah elle-même voit le fils d’Agar « rire » (« metsa’heq ») (B.21,9). Il se moque de Sarah parce qu’elle n’a pas d’enfant -pas encore. Ce manque de respect entraîne cette fois une punition, de la part de Sarah : elle dit à Abraham de renvoyer le garçon et sa mère, décidant qu’il ne pourra hériter d’elle et d’Abraham, ce qu’elle n’aurait peut-être pas décidé s’il n’avait pas ri d’elle. On apprend au passage qu’il est scandaleux de se moquer de la femme stérile. Très souvent dans la Bible l’Eternel prend l’image de la femme stérile, de la mère aussi dont les enfants sont partis, pour dire que Lui peut réjouir un peuple malheureux et lui rendre ses enfants et sa confiance dans une descendance et une histoire (« toledot »).

Les Proverbes (Michelei 26, début) ont une vision très fine de ce rire ‘idolâtre » parce que souvent raciste, qui dit : « Mais je plaisantais » après une grave offense. Il y a un rire qui en lui-même est une offense très grave. Il y est question de l’honneur, et des imbéciles (« késilim »). Il est dit qu’il ne faut pas répondre à un imbécile, qui se croit en général très malin, sinon on devient comme lui : c’est un appel à la séparation (et c’est ce que fit Sarah) (Michelei 26,4-6). Rachi cite à propos du passage de notre paracha Vayéra les versets de Michelei 26,18-19 : « Il est comme un fou qui jette des brandons, des flèches, faits pour tuer, celui qui trahit son prochain et dit : « Tu ne vois pas que je plaisante ? (« mesa’heq »). Ce verbe a aussi le sens de « rire » et notamment de se moquer.

Ce « rire » peut aussi évoquer un viol, comme lorsque Joseph est accusé à tort par la femme de son maître égyptien : « Le serviteur hébreu que tu nous as amené est venu vers moi pour « rire » de moi (« letsa’heq ») (Chemot 39,17).

Cependant le rire est aussi réhabilité en la personne du patriarche Yits’haq, le fils d’Abraham et de Sarah qui sera la lignée juive issue d’Abraham selon la volonté divine. De façon très étonnante Abraham l’a nommé ainsi (B. 21,3), et selon Sarah ce fut la réponse de l’Eternel à son rire à elle : un « rire » : (B.21,6) « Sarah dit : l’Eternel m’a fait un rire (tse’hoq), toute personne qui l’apprend rira de moi. » Et le rire de ceux et celles qui apprennent cette histoire sera libérateur et hors humiliation, comme le décrit le Midrach Berechit Raba 53,8, cité par Rachi. En 53,7 le Midrach joue sur le mot en le décomposant ainsi : « Yatsa ‘hoq » : « une portion a émergé dans le monde, un don a été donné au monde. » En 53,8 l’histoire de Sarah, quand on s’en souvient, donne confiance, l’Eternel s’est souvenu de sa promesse, alors des femmes peuvent concevoir, des sourds entendre, des aveugles voir, des imbéciles devenir intelligents. Ce « faire » divin est un don pour le monde.

Dans Berechit 26,8 (Paracha Toledot), le roi Avimélekh se rend compte que Rivqa n’est pas la sœur mais bien la femme de Yits’haq parce qu’en passant près de leur fenêtre il voit Yits’haq « faire rire » (« metsa’heq ») Rivqa. Rachi commente brièvement : « Il l’a vu coucher avec elle. »

Le rire est devenu joie sensuelle, aimante et créatrice.

 

Autre expression humaine à laquelle, sans mots, est attentif l’Eternel : le cri. Dans la Paracha Vayéra l’Eternel a entendu, dit-Il, le cri de Sodome et de Gomorrhe (B.18,20-21). La lecture du texte et des commentaires glace le sang sur ce qui pourrait se passer dans ces villes, tant ce cri (« tsaaqa ») est « grand », « nombreux » (« raba »). Grand à la mesure du Nom de l’Eternel au début du Kaddich. Et la faute est très lourde (« kavada »). Le Dieu-Juge, qui a dit catégoriquement « Non, tu as ri » à Sarah va vérifier ce qui se passe : il va « descendre » comme il est « descendu » voir le genre de relations qu’il y avait à Babel (B.11,5). Il faut vérifier, pour savoir si les actes correspondent bien au terrible cri : « s’ils ont agi entièrement » (« assou qala »). Rachi dit que cela peut évoquer l’extermination. Il rapporte que pour les Rabbins le cri est associé à la plainte d’une jeune fille torturée, mise à mort, sous le « prétexte » qu’elle a donné à manger à un pauvre.

C’est sur la gravité extrême de l’immoralité que se termine pratiquement le long traité du Talmud Sanhédrin, et il parle de Sodome et Gomorrhe ainsi (109B) : les juges de Sodome étaient monstrueux dans leurs décisions. Le premier exemple est une femme violée, par le voisin et ils disent à son mari : « Donne-la au voisin il la rendra enceinte pour toi. » A Eliézer, le serviteur d’Abarham, qui avait été attaqué, le juge dit : « Donne une récompense à celui qui t’a fait saigner ». Il y est question du « Lit de Procuste » comme utilisé par ces juges. Pour finir il est question de la jeune fille qui a donné du pain à un pauvre : les juges l’ont enduite de miel et mise sur un parapet, pour qu’elle soit dévorée par les insectes.

Ainsi, nous devons comme l’Eternel être sensibles aux rires même intérieurs, aux cris même intérieurs de nos frères et sœurs humains, sans quoi les mots ne seront pas compris. Si le premier des Psaumes dit de ne pas se mêler à la conversation des railleurs (« letsim », Ps. 1,1), le Psaume 12 précise la différence entre l’usage pervers des mots et leur usage loyal, dont le modèle est la façon dont l’Eternel parle aux hommes :

(5) « Ils disent : nous l’emporterons par notre propagande (« lachon », « langue »), avec des lèvres comme les nôtres, qui pourrait nous maîtriser ? »

(6) « A cause de la plainte (« chod ») des pauvres, de la plainte des démunis, maintenant Je vais me dresser pour agir et les aider, leur affirme l’Eternel. »

(7) « Les mots de l’Eternel sont des mots purs, de l’argent éprouvé dans un creuset d’argile, raffiné 7 fois. »

On dit en français de tourner 7 fois sa langue dans sa bouche avant de parler …

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