On a répété avec la Paracha précédente Eqev qu’il faut se méfier des images, et le 3e paragraphe du « Chema Israel » nous incite à ne pas suivre nos yeux qui pourraient nous conduire à l’idolâtrie. Cependant il y avait une expression curieuse dans cette Paracha Eqev : il était question de voir, et d’avoir vu, la gloire de l’Eternel. La gloire, qavod, évoque aussi le poids (lourd se dit « qaved »), qui ne se voit pourtant pas immédiatement. Et là, alors qu’on répète plusieurs fois dans ces parachiot la référence à « Chema », « écoute », le découpage juif du texte choisit comme premier mot « Réé » ! C’est qu’on va voir quelque chose de spécial : on va voir dans le réel le bien et le mal, ce qui pourtant pourrait être dit invisible. Dans « malédiction » en français c’est clair : on va voir un dire du mal, et dans la « bénédiction » on va voir un « dire » du bien. Devarim 11,26 : « Vois-moi te donner devant toi aujourd’hui bénédiction et malédiction. » Pour avoir le don de voir le bien et le faire, pour avoir le don de voir le mal et de ne pas le faire, il faut « écouter les mitsvot » (11,26 et 11,27).
Nous allons nous placer sous le signe du verset 2,4 de Habacuc, « Le juste vivra par son « émouna », par son efficacité à traduire dans les faits l’idéal transmis. » Ce verset est au cœur d’un passage crucial du Talmud sur les mitsvot : le traité Makot 23B-24A.
Personnellement je ne pense pas que les conseils de l’Eternel (mitsva parfois dite au singulier pour l’ensemble) énoncés explicitement dans la Torah soient à considérer comme des principes nécessaires et suffisants dont on pourrait déduire des myriades d’autres principes pour tous les détails de la vie pour toute la durée de l’histoire. Je pense plutôt qu’il s’agit de donner quelques exemples, un « parfum » de ce que doit être une vie bonne animée de bonnes intentions. C’est pourquoi parfois nos sages ont dit qu’il n’y avait pas à chercher une hiérarchie entre ces mitsvot explicites. Cela va avec ce passage célèbre du Talmud Makot 23B-24A où les rabbins réduisent progressivement les mitsvot nécessaires à une bonne vie de Juif ou de Juive. Il ne faut pas avoir une obsession d’exhaustivité autour des 613 mitsvot énumérés par Maïmonide. Le nombre 613 est fourni ici comme associé au 1er verset que les enfants juifs doivent apprendre : « Moïse nous a ordonné la Torah, héritage de la communauté de Jacob », par Rav Hamnouna, le mot Torah ayant comme valeur numérique 611, à quoi on ajoute comme mitsvot (1) Je suis [l’Eternel ton Dieu] et (2) Tu n’auras pas [d’autres dieux que Moi]. Cela fait 613, dont le paradoxal « Je suis ». Réduits à 11, puis 6, puis 3, puis 2, les préceptes sont réduits à un seul : le verset de Habacuc 2,4 : « Le juste vivra par sa « émouna » », cité en 24A. On cite juste après et ce n’est pas un hasard des ajouts de quatre décrets (« guézéra »), qui ont ensuite dit-on été supprimés un à un. Mais à la base dans tout le passage il est question de la Torah entière et donc vu les citations du Tanakh aussi, et de l’énonciateur divin. Pas de « 613 phrases ».
Cette réduction drastique de Makot nous invite à la démarche créative inverse : les mots sont en nombre fini, dit Aristote, mais les choses du monde sont en nombre infini. Les mots servent donc pour plusieurs choses, d’où le risque d’équivoques et la nécessité permanente (1) d’observer le réel présent, les choses et les circonstances présentes, des singularités qui parfois vont nous faire inventer à juste titre une nouvelle règle générale, et (2) de faire des commentaires sur nos décisions « visibles » et celles des autres pour essayer de lever les ambiguïtés.
Sans trop de chagrin d’ailleurs : le philosophe Jankélevitch disait que le malentendu n’est pas une catastrophe, au contraire, car il nous conduit à des discussions infinies.
Le bien et le mal, par la volonté divine de nous aider à voir le mal et le bien à partir du « dire-le-mal » (qélala) et du « dire-le-bien » (berakha), font partie inséparablement désormais, depuis la Torah, de nos actes. La citation de Habacuc parle de la « émouna » qu’on traduit un peu vite en termes de foi-croyance. Pensons à « Amen » : c’est une promesse d’action, et non une résignation. On relira avec profit à ce propos le Psaume 15, par exemple : « Éternel, qui séjournera sous Ta tente ? Qui habitera sur Ta montagne sainte ? Celui qui agit avec droiture, qui agit avec justice, et dit la vérité de tout son cœur… » Cela ne concerne pas QUE 613 circonstances de la vie, qui en contient une infinité, si du moins on veut bien vivre dans le monde. Or la émouna concerne l’action, non la contemplation qui accepterait tout ce qui arrive, comme une IA qu’on gaverait comme aujourd’hui de tout et n’importe quoi. La émouna améliore le monde. Et il faut voir que le choix de ce qu’on garde comme « mitsvot » dans notre vie doit selon le Talmud dépendre de notre bienveillance, comme le montre la suite du texte du Talmud (Makot) : 4 prophètes ont annulé, oui, annulé selon le Talmud, 4 décrets de Moïse lui-même. Citons les deux cas les plus simples : « Moïse a dit (Ex.34,7) : « L’Eternel poursuit le méfait des pères sur les enfants » et Ezéchiel vint et annula [ainsi] : « L’âme pécheresse seule mourra. Moïse a dit « Et vous vous perdrez parmi les nations (Lév. 26,36) ; Isaïe vint et dit : « En ce jour résonnera un grand chofar [et ils viendront ceux qui sont perdus en pays d’Assyrie] (Is. 27,13). » L’espérance est préservée, de même que lors des fêtes de Tichri on espère écarter la « guézéra cacha » par la bienfaisance sous ses trois aspects.
À la fin de sa vie, dans des entretiens pour Le Nouvel Observateur avec Benny Levy, Jean-Paul Sartre a cette parole si belle sur la finalité comme fin messianique juive : « [La fin juive] c’est le commencement de l’existence des hommes les uns pour les autres. » Et il ajoute : « Nous aussi, les non-juifs, nous avons une recherche de l’éthique. Il s’agit de trouver la fin dernière, c’est-à-dire le moment où vraiment la morale sera simplement la manière de vivre des hommes les uns par rapport aux autres. Le côté règles, prescriptions, qu’elle a à présent, elle ne l’aura plus sans doute. » (L’espoir maintenant, Verdier, 1991, p.73). Tel est sans doute le sens du verset de Habacuc, invitation pour tous les hommes à être justes et vivre selon la émouna.
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