La paracha Chofetim, en quelques pages, témoigne d’un grand effort pour organiser une société durablement unie. Cela passe par une prise en compte du mensonge et de la dissimulation, dont les effets destructeurs à court et à long terme exigent une politique préventive, qui inclut le judiciaire… et les rites.

Le mensonge ne se reconnaît pas si facilement sur la figure du menteur, et il développe la confusion, confusion entre l’homme de bien et le méchant dissimulateur, confusion folle qui fait juger menteur ou menteuse un ou une innocent(e). Sans l’efficacité du mensonge, il y aurait beaucoup moins de délits, et de folie.

Quelques exemples dans la Paracha. Le témoin menteur. Je regardais un premier épisode d’un feuilleton japonais, Ichikei’s Crow, ou Ichikei no Karasu, de Akira Tanaka d’après un manga de Hidaya Hamada. Une femme ment en témoignant qu’un homme renversé par un train s’est suicidé en se jetant sur les voies, et elle oblige sa fille à se taire, que cet homme a sauvée parce qu’elle n’entendait pas le train arriver et qu’il a couru pour la pousser au dernier moment en tombant lui-même sur les voies. La femme a menti parce qu’un homme puissant l’a poussée à le faire moyennant de l’argent et un emploi. Un juge a eu le plus grand mal à débrouiller l’affaire, par compassion pour le fils de l’homme mort en héros que l’homme puissant avait rendu fou de colère par des propos humiliants sur son père, prétendant qu’il s’était suicidé parce que déshonoré (on est au Japon…). Le gamin l’avait alors battu. Dans cette affaire la vérité est éminemment réparatrice, la parole des menteurs ou de la petite fille réduite au silence se libère, le puissant fait l’objet de l’enquête pour corruption que voulait lancer l’homme mort, le jeune voit sa peine devenue un sursis vu les circonstances… et le public des fans du juge est aux anges. La vérité est réparatrice, parce que la justice du juge est aussi unie à la compassion… et au doute. Dans la Bible il faut au moins deux témoins pour attester d’un délit ou d’un crime, et de plus on peut écouter des témoins supplémentaires, pouvant attester que le ou les témoins sont des faux témoins – par leur vie en général, ou dans le cas précis. Le texte ajoute qu’alors les faux témoins subiront la peine qu’ils voulaient faire encourir à leur victime faussement accusée.

Dans la Bible, le Tanakh, 1 Rois 21, l’épisode de la vigne de Naboth voit la reine Jezabel monter un procès pour crime d’Etat avec de faux témoins, contre le propriétaire d’une vigne très belle que convoitait sans succès son mari le roi Achab (le pauvre chéri en faisait une dépression…). Et sans délai il y eu condamnation à mort et lapidation du propriétaire. Le prophète Elie vint trouver Achab dans la vigne et lui annonça alors qu’il venait en réalité de commettre un assassinat. Cet assassinat a pris la forme d’un procès mensonger. Alors ? La justice ne protègerait-elle pas du mensonge ?

Si Elie est un prophète véridique, en revanche selon cette Paracha Chofetim, il y a des prophètes menteurs, souvent au service d’autres nations. Il faut prendre le temps d’examiner si leurs prédictions concernant l’avenir se réalisent. Si elles ne se réalisent pas c’est que le prophète est mensonger. Ces paroles de la Torah posent problème, car nous ne sommes pas dans le fatalisme chez les Hébreux, et les Juifs. En effet le prophète juif annonce un avenir qui peut ne pas arriver, si à l’écoute de sa parole le peuple se repend. A Yom Kippour l’une des Haphtarot est le Livre de Jonas, dans la Bible -Tanakh : le prophète Jonas se désespère parce qu’il sait que la démarche divine de jugement du peuple de Ninive (au Liban) est une démarche d’un Dieu compatissant (Jonas cite à la fin les attributs dits de « miséricorde » : Je savais, je savais que tu étais un Dieu de compassion et de miséricorde, dit-il à peu près, et donc ce prophète, vrai prophète, savait d’avance que sa parole, exigée par Dieu, vraie au moment où il la disait, mais dite sous l’impulsion compatissante de l’Eternel, allait amener un bouleversement temporel, en quelque sorte, la techouva de Ninive rendant possible un autre avenir. Jonas fuyait pour ne pas dire une parole vraie qui une fois prononcée serait rendue fausse par la techouva du peuple de Ninive, qui ne fut pas détruit. Cela ne le ferait-il pas apparaître comme un faux prophète ? L’Eternel à la fin sermonne Jonas : Tu ne veux pas comprendre, toi qui pleures ton amie la plante (le ricin), que je ne souhaite pas la mort d’une ville qui contient de nombreux habitants, y compris… des petites bêtes.

Il ne faut donc pas confondre la parole vraie qui une fois dite peut permettre un bouleversement du réel qui rétrospectivement l’annule, avec un mensonge dont les conséquences sont parfois irrésistibles.

Le troisième cas évoqué dans la Paracha Chofetim est le risque que représente le crime non élucidé, la dissimulation parfaite. Alors ce n’est pas un jugement qui va régler cela, c’est de le sortir de la mémoire et de ne pas l’avoir dans un dossier « cold cases ». Si on trouve un cadavre en dehors des villes, et que c’est visiblement un crime, il faut déjouer le risque de lynchage aveugle et aussi le soupçon dévastateur de toute une ville, ou même plusieurs. On choisit alors pour le rite la ville la plus proche. Quel rite peut-il se substituer à la justice ? C’est la fin de la Paracha, Devarim chapitre 21. Tous les Anciens prendront une génisse, la mettront dans un creux dans la campagne, lui rompront la nuque, et devant les Cohanim qui peuvent ainsi arrêter toute querelle, et toute plaie collective (« néga »), ils se laveront les mains sur la génisse en disant : « Nous n’avons rien fait, nous n’avons rien vu ». Rien à voir, au passage, avec ce curieux comportement de Ponce Pilate qui croit pouvoir se laver les mains d’une mise à mort qu’il organise en réalité.

On pourra ajouter concernant les dangers du mensonge qu’on ne peut prouver comme mensonge ce qui n’est peut-être d’ailleurs pas un mensonge, l’épisode de la femme dite « sota » : on ne sait pas si elle a commis l’adultère, elle le nie, il n’y a pas de témoins, pas de preuve. Elle n’a peut-être rien fait, mais son mari est fou de jalousie. En effet la simple possibilité du mensonge indécidable peut rendre fou un individu, comme un groupe. Là encore un rite va mettre un terme à la dérive, qui met en jeu le ventre de la femme qui va gonfler : si on attend on verra bien si c’est un bébé qui naît (elle n’a pas menti affirmera-t-on), ou si c’est une maladie provoquée par le rite – et le mensonge. Le mari est censé se calmer de toute façon. C’est le but. Bamidbar 5, Paracha Nasso : le Cohen parle, la femme répond « Amen, Amen », et boit une eau sacrée (mayim qedochim) avec un peu de poussière. Voir aussi Proverbes-Michelei 30,20 : « Telle est la voie de la femme adultère : elle mange, elle s’essuie la bouche. Puis elle dit : Je n’ai point fait de mal. » (il y a aussi Proverbes 7,13-23).

On comprend que le judiciaire ne peut pas tout, et que même l’institution judiciaire peut être détournée en cas de tyrannie comme dans le cas de la vigne de Naboth. La Haphtara de Chofetim, justement, en Isaïe 51,12-13, dès son début, dit de ne pas avoir peur d’hommes périssables et de la colère du tyran (« matsiq » : l’oppresseur »), de s’appuyer sur l’idée de l’Eternel. Pourquoi ? Grâce à des paroles : (Isaïe 51,16) « J’ai déposé Mes paroles dans ta bouche, et Je t’ai abrité à l’ombre de Ma main… »

Un peu plus loin (Isaïe 52,7) un mystérieux messager annonce ; « Ton Dieu est roi ! » Le roi c’est souvent avant tout une référence judiciaire. « Tsedeq, tsedq tirdof », parole célèbre du début de la Paracha qui précise ce qu’est un roi juif. « Tu chercheras le juste » (au neutre ici). Pourquoi cette répétition de « tsedeq » ? Le Talmud dit en se référant au roi David (Sanhedrin 32B) que le premier « tsedeq » désigne le judiciaire sans compassion, et le deuxième « tsedeq » désigne l’ajout nécessaire, de la justice-compassion. Comment concilier les deux ?

Le chemin de la réponse est dans la conception GENERALE du Talmud. On cite souvent le passage dit « du four d’Akhnaï » pour dire qu’on y a décidé que les décisions se prendraient à la majorité. Mais quel était l’argument biblique des adversaires du seul opposant, R. Eliézer ? On semble en plein paradoxe : c’est le verset de Chemot-l’Exode, 23,2 : « Tu ne suivras pas la foule pour faire le mal, et tu ne déposeras point dans un procès en te mettant du côté du grand nombre, pour violer la justice. ». Le passage du Talmud c’est T.B. Baba Metsia 59A-B. Les rabbins écartent la nature comme témoin que Eliézer a raison, ils écartent comme témoin l’Eternel (une « bat qol » venue du ciel) qui dit que Eliézer a raison comme toujours, mais ont-ils écarté la possibilité que leur accord entre eux soit en réalité un mouvement de foule ?

La réponse est peut-être à tirer d’un autre passage du Talmud, T.B. Sanhédrin 17A : il y est dit qu’un verdict de condamnation à mort prononcé à l’unanimité par le Sanhédrin est considéré comme nul et non avenu, avec acquittement et libération immédiate de l’accusé. Un des arguments est que l’accusé n’a pas eu de défenseur, l’autre argument est qu’on a sans doute là une foule qui perd le sens de la responsabilité individuelle. Dans un passage célèbre de Kierkegaard sur la foule il écrit : « La foule, c’est le mensonge » (Dédicace au lecteur « individu unique », dans « L’édification », Discours dans divers esprits, Copenhague, 1847). Le vote se fait bruyant, avec une illusion de force. Dans la lapidation chacun ou chacune se dit que la pierre mortelle ce sont les autres qui l’on lancée, et aussi que lui, ou elle, personne dans la folie ambiante ne verra qu’il ou elle a lancé une pierre. Et c’est comme cela que dans l’exemple de Kierkegaard Caius Marius est lapidé. A propos de ce texte Denis de Rougemont écrit, le 19 novembre 1943, dans La vie protestante, à Genève (« Les tours du diable VI : le mal du siècle : la dépersonnalisation ». C’est l’époque de la Shoah et des autres crimes nazis) : « Voyez, ils vont se cacher, ils n’y sont plus. Et quand on les attrape, ils disent que c’était l’autre. Ainsi les hommes de notre temps, poussés par leurs « complexes de culpabilité » et fuyant devant l’aveu de leurs fautes, vont se cacher dans les arbres, dans la foule. C’est-à-dire dans le lieu par excellence où l’on peut toujours dire : C’était l’autre ! Et dans le lieu où l’on est, à coup sûr, le plus « loin de la face de l’Eternel ». » Une meilleure lecture que l’horrible livre sur la foule, plein de recettes pour meneurs fascistes, de l’horrible Gustave le Bon.

Pour ceux des Juifs qui ne seraient pas vaccinés contre « le bon Le Bon » (je n’ai pas pu résister…) voici un passage de son livre Les premières civilisations, « IV la civilisation juive » : « Nous avons montré dans les chapitres consacrés aux Juifs, qu’ils n’eurent ni arts, ni sciences, ni industrie, ni rien de ce qui constitue une civilisation. Ils n’ont laissé aucuns débris qui puissent être reproduits ». Hitler l’aimait bien, Soral l’a fait rééditer.

Alors, que dire pour le four d’Akhnaï ?

Si l’on associe le passage du Talmud en question et Sanhédrin 17A, on comprend que le vote à la majorité n’est acceptable QUE parce qu’il y a au moins un avis contraire ou différent, en l’occurrence celui d’Eliézer, dont il faut tenir compte, et donc le Talmud est écrit comme il est écrit, avec les avis majoritaires et les avis minoritaires, même s’il n’y en a qu’un seul. C’est pourquoi tout le Talmud s’attache à présenter avec bienveillance et amour des « controverses », c’est un honneur pour les hommes et pour le culte qui est dû à l’Eternel (leChem Chamaïm).

J’ai oublié un cas de mensonge, dans la Paracha Chofetim : celui qui veut nier sa responsabilité, justement. Il s’agit du criminel menteur qui va dans une ville refuge comme s’il avait tué par inadvertance, sans haine, sans cible désignée. Celui-là, les Anciens l’extrairont de la ville et le livreront au « vengeur de sang ».

Il y a, rarement, des mensonges par bienveillance. Mais il faut se souvenir qu’une société ne tient pas longtemps si l’on ne fait rien contre le mensonge des criminels.

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