Commençons par le Livre d’Esther, la Meguila : il y est dit avec un peu de plaisanterie que tout homme pourra parler sa langue « et sera le maître dans sa propre maison », surtout pour indiquer que sa femme ne pourra pas lui désobéir. Mais chacun doit se souvenir que, notamment dans la Paracha Ki tetsé, nombre de mitsvot tendent à intervenir pour moraliser le foyer et le comportement de ses habitants.
À ce propos, le verset concernant la mère et les petits oiseaux a fait l’objet d’un long commentaire de Ramban qui insiste sur l’intention divine, selon lui. L’Eternel a donné des conseils pour montrer la voie du perfectionnement moral, dans l’intérêt de l’humain et non dans Son intérêt à Lui. Et cela nous amène à considérer que même les animaux ont de la peine quand on fait du mal à leurs enfants. Il faut donc épargner à la mère oiselle le spectacle de ses enfants arrachés au nid. Et c’est aussi pour que l’homme ne soit pas monstrueux de perversité qu’on lui donne cet exemple : il ne doit pas cuire le petit d’une mère dans le lait de sa mère. Et pour dire l’horreur des cultes idolâtres que veut combattre la morale juive, l’exemple central ce sont les parents qui livrent leurs enfants, leurs bébés, au feu en les jetant dans la statue de Molokh ou de Sardou (le rire « sardonique » évoque le rictus du bébé jeté au feu de Sardon). Le verset de la Paracha est Devarim-Deutéronome 22,6.
Donc la Paracha Ki tetsé est plus bavarde que d’autres sur la question de comment se comporter chez soi. Tout d’abord il est dit qu’un créancier se doit de ne pas humilier un débiteur en entrant chez lui, ici pour récupérer un gage. L’humiliation reste dehors.
Cependant, on ne peut pas faire n’importe quoi chez soi. On nous dit parfois que la laïcité sépare le public et le privé, interdisant certains comportements privés, notamment religieux, dans l’espace public, et laissant le public à l’écart de la maison – avec beaucoup d’exceptions de fait, notamment policières. Est-on encore respectueux de la laïcité quand on peut sous prétexte de prévention du terrorisme entrer sans mandat de perquisition chez quelqu’un ? Ou quand l’Etat se permet d’écouter les conversations à l’intérieur de la maison (système Échelon et ses versions « modernes ») ? On ne peut tout se permettre dans la maison de quelqu’un.
Dans la Birkat Hamazon, bénédiction de la fin du repas, les invités bénissent le maître de maison, la maîtresse de maison et leurs descendants, on bénit les invités et leurs descendances, et le maître de maison (ou la maîtresse) appelle la bénédiction sur lui-même et les siens.
Lors des bénédictions du mariage, on montre que le foyer joyeux fera déborder la joie à l’extérieur, dans les rues de la ville, un très beau texte qui dit que l’Eternel a créé la joie, l’amour des fiancés, la fraternité et la paix, et l’on dit pour finir : « Que rapidement, Éternel notre Dieu, l’on entende dans les villes de Juda et dans les rues de Jérusalem la voix de la joie et la voix du bonheur, la voix du fiancé et la voix de la fiancée, la voix des mariés qui sortent de leur festin, et celle des jeunes gens qui sortent des concerts, béni sois-Tu Éternel qui réjouis le fiancé avec la fiancée. »
Ainsi la joie « privée » ne prive pas les autres de la joie, elle rayonne sur toute la ville, sur tout le monde. Et inversement le monde ne doit pas s’introduire dans l’intimité du foyer ce qui briserait le couple et le bonheur familial.
À côté de cet idéal des amoureux qui se marient sous la houppa, la Paracha Ki tetsé s’efforce de réguler des situations moins joyeuses : le viol, où on fait la différence : d’un côté la femme victime, qui ne sera pas traitée en femme adultère à la différence de certaines sociétés qui se disent islamiques encore aujourd’hui et massacrent les femmes et les petites filles qui ont survécu. On traitera en revanche en coupable le violeur. Cependant, sans doute parce que peut-être il y a un amour secret dans cette histoire suivante, un homme qui « enlèvera » une femme qui n’a pas encore été fiancée aura à l’épouser, pour toujours. Quant à celui qui prétend aimer une esclave, il devra la faire sortir du servage et l’épouser, et même s’il n’en veut plus comme femme, elle partira de chez lui, libre. Pas d’esclavage sexuel chez les Juifs dans l’idéal. Même si au départ de la relation nous dirions aujourd’hui qu’elle n’a pas été libre de s’unir avec celui qui l’avait capturée.
Diverses règles concernant l’espace privé : on ne fera pas n’importe quel mélange, qui risquerait de violenter la nature, d’imposer une situation pénible aux animaux. À ce propos on sait que le Chabbath on ne doit pas faire travailler ni les étrangers, ni les serviteurs, ni les animaux. Et l’on va nuancer l’interdiction de travailler nous-mêmes : tout d’abord on peut déplacer des objets dans la maison. Ce qui suppose de définir intérieur /extérieur. Il y a de nombreux textes du Talmud à ce sujet. À ce propos, joliment, le Talmud ne classe pas l’espace libre au-delà d’une certaine hauteur comme « extérieur ».
Et puis on sait par cette Paracha et par d’autres qu’on n’a pas le droit d’exploiter qui que ce soit à l’intérieur de chez soi, mais une des conséquences qu’on en a tirées est que celui qui a disons des chèvres les traira même le jour de chabbath, lui-même, car sinon elles souffriraient trop (encore faut-il qu’elles ne soient pas trop nombreuses…).
Certaines des règles sont sans effet direct aujourd’hui, sauf en ce que nous les étudions aussi pour parfaire nos repères moraux. Notamment depuis le Talmud nous savons que la règle concernant le fils rebelle (Devarim 21, 18-21) a été « démontrée » inapplicable définitivement. Aucun parent ne pourrait faire appel sinon à la communauté en cas de détresse liée à un problème chez son fils. Car son fils risquerait selon cette mitsva d’être lapidé, mis à mort par la communauté. Cela nous dit que le devoir de la communauté s’étend aussi à un problème aujourd’hui faussement déclaré « privé », à la charge des parents : le fils rendu ingérable par… ce qu’il a ingéré. Je n’ai pas vu de commentaire s’étonnant du motif invoqué : « glouton » et « ivrogne » (« zolel » et « sové »). On traduit parfois « zolel » comme « gourmand » ou « qui aime la bonne chère ». La bonne chère c’est le plaisir de manger en commun de façon à être joyeux. Personne ne trouvera dans la Torah une mitsva interdisant les boissons enivrantes. Il y a même la prescription de boire un peu trop à Pourim. Il y a les quatre verres de vin de Pessa’h. On peut ajouter le kiddouch de Chabbath et des fêtes, et Tou biChvat, ou encore la cérémonie du mariage. De même, il n’y a pas d’interdit de gourmandise, et les festins « encadrés » sont évoqués positivement, pour les fêtes, et dans la bénédiction finale du mariage que nous avons lue. Alors ?
Il me semble que ce qui est en question ici est le drame de parents dont l’enfant a absorbé des produits nocifs et addictifs. Nous avons autour de nous des pères, des mères, qui vivent un supplice quotidien des années durant à essayer d’aider leur enfant à se sortir de là, il se rebelle car il n’y arrive pas, et souvent sa mort est au bout du chemin, non pas parce que la communauté l’a lapidé, mais parce que la drogue et les trafics de drogue l’ont emporté.
Oui, les parents doivent pouvoir s’adresser à la communauté, non pour la mort, mais pour la vie. La communauté actuelle lutte-t-elle assez contre le trafic de drogue et la violence des fournisseurs entre eux et à l’égard de leurs « dealers » souvent réduits en esclavage par eux, entre autres à cause de leur addiction ? Comment se fait-il que les parents doivent se débrouiller seuls, gérer l’argent pour leur enfant, trouver des refuges, supplier des médecins, tout en ayant souvent affaire à l’hostilité de celui ou celle qu’ils essaient de faire échapper à la mort ? Je ne parle pas de ceux qui finissent par ne plus avoir de nouvelles de leur enfant, jusqu’à sa mort. Parfois ils n’ont pas parlé, soit parce qu’ils ont été « sourds » et « aveugles », pour reprendre un passage du Talmud dans un autre contexte, ils ne se sont pas aperçus à temps, dès le début (le Talmud évoque un âge entre treize ans et treize ans et trois mois), soit parce qu’ils n’ont parlé à personne, pour des tas de raisons dont certaines tiennent à la communauté.
Pour que la joie soit dans tous les cœurs il faut bien parfois que la communauté aide les familles, ou au moins ne les entrave pas trop. Il faut aussi que les membres de la famille ne prétendent pas pouvoir faire tout ce qu’ils veulent dans l’espace dit « privé », à l’intérieur de la maison. Cet espace ne doit pas être privé de morale, et il ne faut pas confondre lois morales et oppression où l’opprimé est privé de liberté, et où parfois le tyran lui-même est aliéné.
Après l’apprentissage chabbatique de la liberté de ne rien faire et du loisir mental, la Amida du samedi soir intercale un texte particulier, sur les distinctions positives et nécessaires, énoncées au présent : « Tu fais le don gracieux à l’homme du savoir (daat), et tu enseignes à l’humain l’intelligence (bina), tu nous as fait la grâce de ta Torah (ton enseignement), et tu nous as appris comment faire les actes prescrits par ta volonté, et tu as fait une séparation (lehavdil), Éternel notre Dieu, entre le sacré et le profane ( ou « l’ordinaire », car « ´hol » peut désigner les jours ordinaires, ou les jours ordinaires de fête « ´hol hamoèd), entre la lumière et les ténèbres, notre Père et notre Roi, fait commencer pour nous les jours à venir à notre rencontre pour la paix, préservés de toute faute, purifiés de tout délit, attachés à redouter de te déplaire (יראתך), et fais-nous le don gracieux de ta part de nous donner le savoir, l’intelligence, pour acquérir la science (haskala). Béni sois-Tu Éternel qui fais le don gracieux de l’intelligence. » on est frappé par l’insistance sur le savoir, l’intelligence et la science, qui aident l’homme à faire les séparations nécessaires afin d’arriver à une certaine distinction morale.
C’est très important de ne pas avoir un comportement déplacé sous prétexte de sacré. D’ailleurs quand le Chabbath fini on entre dans un jour de fête, le même passage nous dit de distinguer entre deux sacrés, « bein qodech leqodech ». Ajoutons que dans la tradition juive l’ordinaire (´hol) est supérieur à l’extraordinaire. Et par exemple la vie conjugale ordinaire, quotidienne, pourrait être considérée comme supérieure même au jour du mariage.
En fait, la Paracha porte un nom une fois de plus significatif : « Quand tu sortiras ». Il y est bien question d’un dedans, d’un dehors, et d’un risque d’être « hors de soi » même chez soi. Il est important qu’une famille ait un « chez soi », le dehors étant souvent tenté de nous priver de notre honneur, de notre liberté, mais il est important que l’on ne « sorte pas de ses gonds » chez soi. Le début de la Paracha est, avec un mot de plus : « Ki tetsé lamil’hama », « Quand tu sortiras pour la guerre » : c’est dehors, la guerre.
En attendant les temps messianiques.
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