Dans cette paracha difficile à lire de bout en bout, qui parle au futur mais aussi au conditionnel de la terre promise qui va être habitée par le peuple juif, pour son bonheur en principe, la totalité du peuple sera invitée à monter en deux groupes sur deux collines, pour dire et entendre le pire et le meilleur de ce que la vie dans le monde, même sur la « Terre promise », peut donner, ou prendre.

Nous apprendrons à méditer sur le pire, à essayer de le prévoir, à essayer d’y survivre. Souvent l’Eternel dit craindre que dans la prospérité chacun L’oublie et se croie lui-même l’auteur de sa bonne chance. « Qu’est-ce que notre mérite ? » Nous disons cela dans les prières du matin. Mais alors, pourquoi punir si nous ne le « méritons » pas ? Certains disent dans le Talmud que puisqu’il était prévu, prédit par l’Eternel que le Temple serait détruit, alors il est temps de se réjouir, devant ses ruines, puisque la prédiction disait aussi qu’il y aurait un « après » merveilleux. On en reparlera. Le livre de Devarim-Deutéronome a selon le récit admis été retrouvé après la destruction du Temple, à Jérusalem. Et donc même si Ki tavo est terrible par moment, c’est par son appartenance à Devarim en quelque sorte une Paracha de consolation, accompagnée d’ailleurs de l’une des haphtarot de consolation, peut-être la plus belle et la plus riche d’espérance pour Israël et pour toutes les nations.

Après la Shoah, il faut refuser absolument de voir dans certains malheurs, certaines catastrophes, un châtiment divin pour impiété humaine. Il nous faut lire autrement la Bible, dit le philosophe Hans Jonas en 1987 (Le concept de Dieu après Auschwitz). Rapetisser peut-être un peu la puissance divine, et prendre conscience, à côté de la petitesse de l’homme individuel dans l’immensité du monde, de la grandeur aussi de cet individu. Pascal dit à propos de l’univers : « Par l’étendue il me comprend, par l’esprit je le comprends. »

Le matin, au réveil, notre première parole est de remercier l’Eternel qui dans sa bonté nous a rendu notre âme, celle qu’Il nous a donnée. A un enterrement nous disons : « L’Eternel a donné, l’Eternel a repris. » La proximité de la mort ramène à l’essentiel, comme les dernières paroles de Yom Kippour, qui sont aussi les dernières paroles qui entourent l’agonisant.

Le regard d’en haut va avec « l’appauvrissement des esprits » exigible selon la Torah à Yom Kippour. Certains revêtent pour la circonstance le ur kittel, leur linceul, un vêtement blanc et sans poches : ne rien garder. Renoncer parfois à retenir les flots, les vents, comme lors de cette tornade dont j’entends parler au moment où j’écris.

Ki tavo décrit un rite destiné à frapper notre imagination pour qu’elle contribue à notre élévation morale, dans l’adversité comme dans la prospérité. Nous résisterons mieux alors à ce que nous verrons, même si c’est injuste et de la responsabilité des humains les pires, comme les monstres nazis, comme les monstres du 7 octobre. « Nous vivrons ». Et nous redescendrons des montagnes et des collines et il nous faudra regarder le réel tel qu’il sera à chaque instant. « Je ne peux choisir qu’au sein du monde que je peux voir » (Iris Murdoch, La souveraineté du Bien, E.F. cl. Pichevin, Ed de l’Eclat 1994 (1970, p.51). L’homme vraiment religieux ne ferme pas les yeux. « Cachez ce sein que je ne saurais voir », dit Tartuffe dans la comédie de Molière. Tartuffe joue les dévots mais le titre de la pièce est « Tartuffe ou l’imposteur », et la pièce aide à rire, notamment de la « Cabale des dévots » du XVIIe siècle, et de tous les imposteurs de la religion, qui profitent de la naïveté superstitieuse des « novices ».

C’est sur le livre et la parole que R. Yo’hanan a construit la renaissance du judaïsme au moment même de la prise de Jérusalem, en en sortant… dans un cercueil. Il avait la force volontaire juive de l’improvisation morale inspirée par cette réaction à laquelle nous avons fait allusion au début, de Rabbi Aqiva (son nom et écrit parfois « Akiba »), citée dans le Traité du Talmud Babli Makot 24B : Rabban Gamlliel, Rabbi Elazar ben Azaria, Rabbi Josué et Rabbi Aqiva arrivent sur le Mont Scopus et déchirent leurs vêtements (signe de deuil) devant le spectacle des ruines du Temple. Quand ils arrivent sur place, surgit de l’emplacement du Saint des Saints un renard. Alors que tous sauf un se mettent à pleurer, R. Aqiva se met à rire : il explique que les prophètes avaient prédit cette destruction (Urie, Zacharie) (Isaïe 8,2 ; Zacharie 8,4), mais aussi ils ont parlé d’un après de cette destruction. Tant que la destruction n’avait pas eu lieu, l’heure de la consolation ne pouvait avoir lieu.

La consolation est venue de Yavné et du judaïsme rabbinique.

Notons que c’est le renard qui a déclenché le choc salutaire, ce renard bien vivant qui jaillit des ruines.

Pourquoi le renard fait-il pleurer tous les Rabbins sauf un, et rire Rabbi Aqiva ?

En hébreu « renard » se dit שׁוּעָל, « choual ». ce mot peut évoquer pour les uns le Chéol, שְׁוֹל, qui évoque la mort et les tombes, et pour d’autres la cheéla, שְׁאֵלהָ, le questionnement, l’enquête, le problème, le souhait, et aussi la pétition, en hébreu moderne.

Première explication : le renard est une bête sauvage, il représente le retour de la Terre promise à la vie sauvage. Et les Rabbins voient « sauvage » comme une catastrophe : l’Eternel n’avait-il pas promis à Moïse que les humains non juifs ne partiraient que progressivement de la Terre promise, pour éviter le retour des bêtes sauvages ? Mais Aqiva voit dans le renard la vie : « bête sauvage » c’est en hébreu « ‘haya », la vivante, comme les ‘hayot de la vision du char d’Ezéchiel, et l’on dit « L’Haïm ! ».

Autre explication : le renard est mentionné dans le livre attribué parfois à David, classé dans les « baraitas », qui s’appelle Pereq Chira. Ce livre montre toute la création chantant les louanges de l’Eternel, à partir de citations brèves du Tanakh. Que dit le renard ? « Malheur à toi bâtisseur de ta Maison mais sans justice (tsedeq), et de tes pièces élevées mais sans justice (michpat) pour ton prochain qui va travailler sans salaire, pour rien, et à qui tu ne donneras pas la rétribution de son ouvrage. » (Je l’ai mis à la 2e e personne du singulier au lieu de la 3e). C’est une citation de Jérémie (22,13), sans allusion chez Jérémie au renard.

Que ce soit un renard qui apparaisse ici déclenche les larmes des Rabbins parce qu’ils y voient une allusion, non seulement à tout bâtisseur injuste, mais surtout ici à la Maison, qui est pour eux le Temple en ruines, et la phrase dit dans leur idée que c’est à cause de l’iniquité du peuple. En revanche, Rabbi Aqiva voit dans le renard une allusion en même temps et surtout au Pereq Chira, mais lui pour penser à la prière que l’on récite après la récitation de ce livre : voici le début, nous nous arrêterons à l’allusion au Temple :

« Maître du monde, que par Ta volonté, mon Dieu et le Dieu de mes pères, que par le mérite du Pereq Chira que j’ai lu et étudié, qui est le chant des éléments inertes, du règne végétal et du règne animal, représentés par un ange saint nommé par l’Eternel béni soit-Il, par l’attachement de la présence divine avec les mondes supérieurs, que cette étude soit comme si j’avais apporté un sacrifice au Temple. […] Exauce toutes nos demandes pour le bien [etc.]. » Il faudrait lire l’ensemble. Ce renard fait se réjouir Rabbi Aqiva parce qu’il lui a fait « étudier » entre autres cette phrase attribuée au renard, et cette étude est destinée à être « comme si j’avait apporté un sacrifice au Temple. » Et sa prière finale est remplie de promesses heureuses. Comme la haphtara de Ki tavo (texte magnifique de Isaïe 60).

Le rire chez le philosophe Nietzsche est très proche du rire de R. Aqiva malgré les apparences : contre les fausses valeurs et les rigidités qui se croient dévotes, le « gai savoir » nous fait dire un grand « Oui » à la vie. On connaît l’histoire de ce Rabbin qui ose dire à l’Eternel : Regarde, j’ai ici l’histoire écrite, et là l’histoire de mes propres fautes et responsabilités. Je ferai techouva quand Toi-même Tu l’auras fait. Quelque chose a bien dû se passer, car à la fin le Rabbin se sert un verre de vin, dit : « Le’haïm », « A la vie », et boit son verre de vin. C’et la « ‘houtspah » des sages. Le Rabbi Levi Yitzhak de Berditchev s’interrompit dans la répétition de la Amida pendant l’office de Tichri de Roch Hachana pour entamer une conversation silencieuse avec l’Eternel, où disait-il il avait été question d’accusations, et l’on ne lui a pas compté cela comme un blasphème, chez les Hassidim. Ce fut une conversation qui engageait la reconnaissance réciproque entre l’Eternel et son peuple et qui évoque les « remariages » avec les fiancé(e)s de la jeunesse.

Dans la haphtara de Massei (Jérémie 2-2) il est écrit : « Va et crie aux oreilles de Jérusalem, en disant : Ainsi parle l’Eternel : Je me souviens de ton affection de jeune fille, de ton amour de fiancée lorsque tu Me suivais au désert, dans une terre non semée ».

Et dans l’une des haphtarot de consolation, la haphtara de la paracha Ki tetsé, qui précède celle de Ki tavo (Isaïe 54,6), il est écrit : « Car l’Eternel t’a rappelée comme une femme délaissée et au cœur affligé : Peut-on repousser la fiancée de Sa jeunesse ? dit ton Dieu. »

Le philosophe Stanley Cavell nous conduit à mieux penser, par ses analyses du cinéma bien humain (Portraits of Happiness, The Hollywood Comedy of Remarriage), nos relations avec l’Eternel, avec le divin, au quotidien : « Il n’est pas nécessaire que nous soyons d’accord mutuellement pour vivre dans le même monde moral, mais il faut que nous connaissions et que nous respections nos différences réciproques » (citations traduite par Daniel Lorenzini, in Ethique et politique de soi -Foucault, Hadot, Cavell et les techniques de l’ordinaire, Vrin, 2015, p.165). L’adaptation de l’homme à Dieu et de Dieu à l’homme n’a pas à être complète, aux dépens de la vérité sincère et de l’action morale de ceux et celles qui sont parfois indignés de « l’ordre du monde » de façon… pas très stoïcienne, chez les Juifs dans leurs façons d’accueillir les épreuves… et de parfois risquer de « tenter Dieu », ce qui est interdit par Devarim-Deutéronome 6,16 : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu comme vous l’avez fait à Massa. » Les Hébreux avaient exigé des preuves de la présence divine (« L’Eternel est-Il au milieu de nous, ou n’y est-Il pas ? » Chemot-Exode 17). Dans nos disputes interhumaines, nous ne nous rendons pas toujours compte sur le moment du soutien que notre conversation avec l’autre nous apporte même là dans l’épreuve. Dans nos disputes éventuelles avec l’Eternel, nous risquons même d’oublier Son soutien voire Sa présence, emportés par une sorte de narcissisme qui oublie l’autre en cours de route, et le passé fidèle.

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