La dernière paracha de la Torah, Vezot haberakha, « Et ceci est la bénédiction… », nous expose à une certaine perplexité : elle n’a pas de maphtir, pas de haphtara. Le maphtir est le lecteur qui clôt, qui termine, la lecture de la paracha. Donc il n’y a pas de terminaison, de fin. On sait bien sûr que la fête de Sim’hat Torah marque le choix juif de recommencer aussitôt la lecture et l’étude de la Torah, avec le début de la Paracha Berechit dès le dernier mot, « Israël », prononcé, au verset 34,12 de Devarim.
La Torah prévoyait en Devarim 31,10-12 que lors de la fête de Souccot, chaque 7e année, une lecture publique de cette même Torah aurait lieu, « afin qu’ils écoutent et s’instruisent et craignent l’Eternel et pratiquent les paroles de cette Torah (cet enseignement). »
La Torah valorise plusieurs fois une fin, la fin des travaux du Michkane, puis la fin des travaux de la construction du Temple. Une particularité du texte concernant le Michkane est remarquée par Rachi : le verset Bamidbar-Nombres 7,1 dit : « Le jour où Moïse acheva (kalot) d’ériger le Tabernacle ». Le Midrach (Tan’houma Nasso 20 et 26) dit que כלת est sans « vav » pour vocaliser « o ». alors que dans les rouleaux de la Torah il est écrit כלוֹת avec un « vav ». De plus la forme verbale devrait être défective : un infinitif prononcé « kelot ». La prononciation « Kalot « veut nous faire penser à « kala », la fiancée : le Midrach et Rachi commentent ainsi : « Israël ressemblait ce jour-là à une fiancée qui s’apprêtait à pénétrer sous le dais nuptial. » on peut rapprocher cela, selon David Banon (La lecture infinie, Seuil, 1987, p.53), de Exode-Chemot 31,18 : « Lorsqu’il eut fini (« kékhalato ») de parler avec lui sur le Mont Sinaï » : le « o » qu’il devrait y avoir , pour kekhaloto, n’est pas marqué par un « vav », ce qui autoriserait à dire « comme son épouse ». C’est le moment, cette « fin », où l’Eternel transmet les deux tables du Témoignage.
En somme on esquive ici l’idée de « fin », selon les commentateurs, de façon discrète, pour parler d’union aimante.
Quelle est alors la notion de non-fini, d’infini, que construit le rite juif de la lecture ? Une notion positive, à la différence des Grecs de l’Antiquité qui souvent associent péjorativement l’infini au non différencié de la matière, tant qu’elle n’a pas reçu la forme. Ils se méfient de la matière donc de l’infini.
L’amour dont il est question ici est à rapprocher du verset qui commence presque la lecture du « Chema » chaque jour, juste après les mots « Ecoute Israël » : « Et tu aimeras l’Eternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta puissance. » Cet infini de plénitude est désigné par Onkelos (le traducteur principal en araméen), par le mot « Vetir’ham », qui nous renvoie à la matrice (« re’hem) et au terme araméen qui désigne l’Eternel (chez les Arabes aussi) : « Ra’hamana », le « Miséricordieux », ce qui n’a rien à voir ici avec la misère de l’aimant, mais bien à voir avec l’amour matriciel et maternel (Voir Banon, op.cit. p. 158sqq.). Banon ajoute une citation du Targoum Jonathan sur ce verset (p.159-160) : « Moïse, le Prophète, a dit au peuple de la Maison d’Israël : Suivez le culte vrai de vos pères et aimez (« vetir’hamoun ») l’Eternel votre Dieu avec les DEUX penchants de votre cœur et même s’il reprend votre âme et avec toute votre richesse. » Le bon et le mauvais penchant sont unis dans notre amour. (Le targoum Jonathan ou « Targoum des Prophètes » était ordinairement lu avec la Haphtara à l’époque talmudique, et c’est encore le cas chez les Juifs yéménites).
La Paracha « Vezot haberakha » met justement en scène la mort de Moïse à la jointure de DEUX lectures, justement, lecture de la fin sans fin de la Torah et lecture du début de la Torah. Elle unifie, par l’amour de Moïse, le début et la fin, la dernière lettre de la Torah et la première lettre, qui suit donc, de la Torah formant le mot « lev », le cœur, « lamed » et « beth ». La bénédiction de Moïse intervient vraiment « in extremis », juste avant sa mort, pour qu’il n’y ait justement pas de « dernière extrémité ». Rachi commente le choix du moment de la bénédiction ainsi, par référence à Sifrei Devarim (342.7) : « Car, dit-il, si ce n’est pas maintenant, quand ? » Ceci est une allusion à un passage particulièrement connu des Pirqei Avot dans la Michna (I,14) : Hillel disait : « Si je n’ai pas soin de moi, qui donc aura soin de moi ? et quand je ne prends soin que de moi, que suis-je ? Et si ce n’est pas maintenant, quand ? ».
Les textes marquent donc la volonté nécessaire de solidarité entre Moïse et le peuple d’Israël. Ici la mort n’est pas une fin mais un recommencement, un infini initié par Moïse et sa bénédiction, et surtout confirmé par la fête rabbinique de Sim’hat Torah qui se joint à Chemini Atseret, lors de la fin de Souccot et des fêtes de Tichri. Selon le Choul’han Aroukh en abrégé sépharade d’Ovadia Yossef, à Sim’hat Torah on choisit deux fiancés, le fiancé « ‘hatan Messayem » qui lit entièrement la Paracha Vezot haberakha, et le fiancé « ‘hatan mat’hil », qui lit le début de la Paracha Berechit. Quand le « ‘hatan Messayem » a lu, sans la moindre interruption, même pas le Qaddich, on enchaîne en appelant le « ‘hatan mat’hil » le « fiancé du commencement », pour lire dans un 2e séfer le début de la Torah. Le Choul’han Aroukh abrégé de Ernest Weill précise que le maphtir lira dans un 3e séfer les versets de Bamidbar 29, 35- 30,1, qui évoque une idée de totalité, après qu’ils auront lu dans les deux premiers séfarim jusqu’à une fin qui là encore n’en est pas une : Berechit 2,3 : « ki bo chavat mikol-melakhto acher bara Elohim laassot » : « parce qu’il se reposa en ce jour de tout le travail qu’Il avait créé de faire. » Le chabbath aussi est un début, et pas seulement un « week END », une fin de semaine. Lors de la Havdala, à la fin de Chabbath, on se souhaite une « bonne semaine ». Et le chabbath est censé être un avant-goût des temps futurs, une « prémonition ».
Dans la Paracha Vezot haberakha, le verset Devarim 33,4 est le tout premier verset qu’apprennent les enfants juifs : « Torah tsiva lanou Moché moracha qéhilat Yaaqov ». « La Torah que nous a confiée Moïse est l’héritage de l’assemblée de Jacob ». Si le dernier mot de cette Torah est bien « Israël », il faut associer à ce nom cette « lutte avec l’ange » de Jacob qu’est la lecture continue de la Torah, de génération en génération à l’infini, un infini de pleine puissance même à l’instant de la mort d’un individu, Moïse (on pourrait aussi mentionner Aqiva qui à l’instant de sa mort dit le Chéma).
La bénédiction des diverses tribus commence dans la Paracha par Ruben : « Qu’il vive et ne meure pas, même si ses membres sont peu nombreux ». La puissance d’infini, transmise à toutes les tribus d’Israël, est compatible même avec un petit nombre d’individus (Devarim 33,6).
La lecture sans fin de la Torah est une invite à penser la verticalité de l’infini transcendant et l’horizontalité de la succession temporelle infinie de la transmission. Il ne faut pas aller chercher la Torah dans le ciel, ni dans les extrémités lointaines du monde, nous a dit Devarim, cependant sa lecture a à voir avec l’infini et la durée.
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