Avant cela, l’Eternel donnait un ordre et Adam ne posait pas de questions. Par exemple : pourquoi choisir un(e) partenaire ? Pourquoi donner un nom à chaque vivant animal ? Pourquoi rester dans le jardin d’Eden ? Pourquoi manger des fruits des arbres mais ne pas manger de l’arbre au milieu du jardin ? On remarque aussi qu’il est inconscient lors de la naissance d’Eve : l’Eternel fait tomber un lourd sommeil (« tardéma ») sur Adam, puis il lui prend un côté, -ce qui doit le priver un peu. Comme la femme enceinte qui accouche ? On a dit parfois qu’Adam « perdait » une côte. Une espèce de castration, comme ce que Lacan dit parfois de la naissance pour la mère ? Eve naît. Adam ne se pose pas de questions, il est content. Il dit : Voilà ce qu’il me faut. Mais évalue-t-il ce qui va se passer ? Ne va-t-il pas avoir une confiance aveugle en Eve ? Alors que l’Eternel, lui, a tâtonné : Il a fait venir toutes les créatures, puis cela n’allait pas. Il a créé l’homme, Il était fier de Sa création, et puis voilà, Il réalise : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. » bref, Il tâtonne un peu. L’homme pas du tout… Mais Eve, elle, se pose des questions. Le serpent y est un peu pour quelque chose. N’est-ce pas une sorte de « Alef » pour l’humain ? La lettre Alef évoque un serpent avec deux jambes ou deux bras, du moins quand on pense au serpent, qui perdra ses bras, ou ses jambes, devenant alors une sorte de « vav » qui scelle l’union, ou qui peut être conversif, immédiatement joint à un verbe en tête de phrase : il est question de sens du temps : le passé, l’accompli plutôt, devient inaccompli, et le futur, inaccompli plutôt, devient passé. Ce qui reste dans la langue hébreue des pouvoirs du serpent-Aleph ?

Adam ET Eve : qu’est-ce que cela change ? Eve se demande pourquoi l’arbre est interdit, celui du centre du jardin. Alors que tous les autres sont à disposition. Le serpent y est pour quelque chose, car il propose une question, puis une réponse : la question c’est « Pourquoi ? », « pourquoi l’Eternel a-t-Il interdit de toucher à cet arbre ? » Là, le serpent transforme l’énoncé divin, il est question prétend-il de toucher, au départ. Bref c’est lui qui met du flou dans le langage. Ensuite il dit pourquoi l’interdit : c’est parce que l’Eternel aurait peur que l’homme devienne aussi puissant que Lui. Qu’en conclut Eve ? En fait elle a une espèce d’insatisfaction : on lui a suggéré que c’était MAL de manger de l’arbre. Mais, se demande-t-elle, qu’est-ce que cela veut dire ? Elle pense avoir besoin de SAVOIR ce que sont le bien et le mal, AVANT de faire ce qui est bien ou ce qui est mal. D’autant plus que le serpent a mis de la confusion. Finalement, est-ce bien, est-ce mal, de manger de l’arbre ?

Le serpent sera privé de membres par l’Eternel. Il nous fait penser à un « Aleph » privé de bras : ce seraient les mots, écrits avec l’Aleph-Beth, qui seraient privés désormais d’action immédiate sur le réel. Les mots du serpent avaient agi immédiatement sur Eve.

Alors Eve a cette hypothèse géniale, celle d’un cas particulier qui expliquerait le cas particulier de cet arbre. Cet arbre, pense-t-elle, est agréable vu de l’extérieur, et il lui paraît désirable POUR SAVOIR. Savoir quoi ? La science, en particulier sous l’angle du bien et du mal. Elle va apprendre A LA BASE pense-t-elle cette distinction GENERALE du bien et du mal : on ne dit même pas que cet arbre est « ne’hmad léhaskala », « désirable pour la science ». Non, on utilise le verbe au hiphil, qui indique le « pour soi », ce qui pourrait rester une marque d’égoïsme : « ne’hmad léhaskil ».

Mais Eve est généreuse, non pas fourbe, elle donne D’ABORD à son compagnon Adam, avant de manger elle-même, ce qui lui paraît une chance, ce qui veut dire qu’Adam peut éventuellement manger avant elle, accéder à la science avant elle, et en particulier sur ce qu’ils sont en train de faire, à savoir probablement quelque chose de mal si l’Eternel est savant et bon au point de savoir ce qui est bon.

Imaginons qu’Adam mange avant elle : après cela s’il la laisse manger à son tour, n’est-ce pas mal agir désormais de sa part à lui ? Alors pourquoi faire porter la culpabilité sur Eve, dans les traditions juive et chrétienne ? Par exemple Paul de Tarse dit qu’Eve obéira à son mari parce qu’elle a initié le péché originel.

En réalité ils sont deux.

Quelle est la conséquence ? ils savent qu’ils ont mal fait APRES avoir fait. Mais si c’est après, alors ils ont peut-être BIEN FAIT, au contraire, puisqu’ils ont compris. Oui mais ils ont compris « qu’ils n’auraient pas dû le faire puisque c’était interdit ».

Oui mais pourquoi était-ce interdit ? Le serpent n’a-t-il pas suggéré que c’était un « interdit » égoïste de quelqu’un, l’Eternel, qui ne voulait pas de rival ?

En fait après cela l’Eternel va être forcé, ou obligé, de créer le temps, la distinction ferme entre l’avant et l’après, et donc aussi l’irrémédiable : « Ce qui est fait est fait ». Par exemple les plantes ne poussaient pas, dit le texte de la Bible, AVANT que l’homme les cultive. Mais APRES l’Eternel dit à Adam : « Tu travailleras à la sueur de ton front. » Les plantes ne pousseront pas « d’un coup », elles devront être nourries, arrosées à la fois par l’Eternel et par l’homme tout au long du processus vital. Et puis il peut arriver… une fin, la mort. C’est peut-être pourquoi l’Eternel chasse la possibilité pour l’homme de manger de l’arbre de vie, car on se sait pas si cela ne ferait pas que ce qui n’a pas de fin ne s’accomplisse jamais. Or il faut aux temps du verbe, de la vie, de l’action, la distinction accompli/inaccompli.

Quant à Eve, qui pose des questions et qui a couru le risque d’être déjà enceinte, il faut lui dire d’avance que ce ne sera pas facile dans neuf mois d’accoucher. Alors à elle de savoir si elle VEUT être enceinte, et cela AVANT l’union sexuelle (« Et Adam connut Eve »). Sera-t-elle volontaire quand même ? Adam connut Eve et il la nomma, elle aussi, enfin : ce n’est plus « cette femme », ce qui n’est pas très sympathique, ce sera ‘Hava, la vie, « la mère de tous les vivants ».

Eve crée vraiment pour l’Eternel l’obligation de façonner la vie comme nous la connaissons (et nous la connaissons mal), après que les plantes, les insectes, les animaux, … les virus, les microbes, etc. ont été déjà lancés dans l’existence.

Premier problème : Eve croit qu’elle a fait une enfant « avec l’Eternel », et elle le nomme Caïn. Et le deuxième problème est qu’elle a dû réaliser que Caïn « n’était que » le fils d’Adam, après sa naissance, cette séparation douloureuse d’une partie, d’un côté d’elle-même. Alors elle essaie de nommer autrement le deuxième fils d’Adam désormais à reconnaître comme fils d’Adam et non de l’Eternel… et elle l’appelle « Abel » : ce qui nous évoque Qohelet : « Evel, agfvalim, vékol haével » : le devenir des humains peut leur apparaître comme un non-être. Caïn ne peut pas supporter de voir en Abel un rival auprès de l’Eternel. Il veut lui dire sa colère. Mais Caïn ne sait pas dire, il ne sait que faire : dans la Bible ni Caïn ni Abel n’ont encore dit un mot. Mais c’est une autre histoire.

La première mort est-elle un assassinat ? Caïn savait-il ce qu’il faisait ? après tout, lui n’élevait que des plantes, dépourvues de sang. Ce n’est pas comme Abel, qui a fait connaître le « faible » de l’Eternel, les odeurs agréables de la viande qui grille.

L’Eternel dit à Caïn : « Qu’as-tu fait ? » La première parole de Caïn en réponse à la question est une question, dont on dit un peu vite qu’elle est insolente. Jusqu’ici seul l’Eternel avait posé une question, la première explicitée dans le texte : « Où es-tu ? » Alors nous lecteurs nous pensons : « Comme s’il ne savait pas ! » Mais est-il si sûr qu’Adam, Eve et leurs descendants, et l’Eternel sont encore dans le même lieu ?

La question de Caïn est « Suis-je le gardien de mon frère ? » N’est-ce pas Toi l’Éternel qui est le « chomèr », le gardien, « chomer d’Israël » par exemple ?

On apprend ici que la vie suppose d’être « chomerim » les uns pour les autres, et cela s’apprend. Adam et Eve étaient l’un pour l’autre attentionnés, à leur façon. En accouchant Eve a fait couler un peu le sang humain, le sang de la vie. On apprend aussi qu’il ne suffit pas de savoir en général qu’il y a du bien et du mal mais il faut l’apprendre de chaque circonstance, occasion, épreuve particulière.

En conclusion il nous reste à comprendre ce rite : « Tu ne mangeras pas le sang » : car symboliquement c’est manger l’arbre de vie, sans doute. Maintenant la vie doit être séparée de ce qui pourrait arriver si l’homme « mangeait de l’arbre de vie ».

Peut-être est-ce nous prévenir qu’il peut y avoir plusieurs formes de vie, incompatibles sur la même planère. Un chercheur chinois vient d’alerter : si l’homme crée des molécules vivantes avec une autre dissymétrie que ce qui existe sur terre concernant nos molécules, notre ADN, toute vie sur Terre pourrait disparaître peut-être.

Il nous faut apprendre notre responsabilité de créer du possible nouveau, en toute circonstance peut-être. Mais il nous faut aussi voir que quand nos projets échouent, par rapport à une fin précise qui nous occupait et présidant à nos actions, du possible a aussi été créé dans la nature par nos moyens employés. Et du possible a aussi été créé par les résistances que nous avons rencontrées, de la part des autres, ou de la part des choses et des vivants. La liberté a été voulue à toutes les époques par les humains, et trop souvent refusée ou niée elle est tous les jours à reconnaître, chez nous et chez les autres, mais chacun doit reconnaître humblement qu’on ne peut pas tout savoir d’avance, même les gardiens d’Israël.

Laisser un commentaire