Le mot hébreu qu’on traduit par « déluge » veut dire en réalité la confusion, nous rappelle le Rabbin Yeshaya Dalsace, qui le rapproche de Babel.
Deux récits sont difficiles à mettre ensemble, celui de la fin de la Paracha Berechit et celui du début de la Paracha Noa’h. Tous deux semblent justifier le déluge, mais aucun des deux ne paraît clairement se situer sur le terrain de la morale, de la justice et du châtiment. On a plutôt l’impression d’un dérèglement de la création, comme si le divin et le charnel ne pouvaient cohabiter dans le même univers.
On pourrait croire qu’une certaine proximité de l’humain avec le divin serait un accomplissement pour l’être humain. Mais la fin de la Paracha Berechit nous indique le contraire : la création ne gagne rien à une approche qui tourne à la confusion et à une sorte de pornographie. En Berechit 6,2 « les fils d’Elohim virent que les filles d’Adam étaient bonnes et ils en firent des femmes (nachim), parmi toutes celles qu’ils choisissaient. » Rien n’indique la moindre initiative des « filles d’Adam », même pas dites « belles » mais « bonnes », comme un objet de consommation. Ici le « choix » n’a guère de parenté avec la référence biblique au peuple juif comme « peuple trésor » et « peuple choisi ». L’Eternel vit ces rencontres-accouplements charnels puisque des enfants en naissent – comme une catastrophe. Berechit 6,3 utilise un mot singulier, « bechagam » qui veut dire apparemment « alors qu’il se trompait de chair », ou « quant à la chair ». Verset Ber. 6,3 : « Et l’Eternel (Tétragramme) dit que Son esprit ne jugera plus jamais à propos de l’Adam alors qu’il s’est trompé de chair et ses jours seront de 120 ans. »
Rachi insiste sur un problème de « chair ». Mais le texte de la Bible insiste sur une impossibilité du « din », qu’on peut juger une impossibilité de moralité et peut-être de châtiment utile. Des êtres naissent sur lesquels ni la morale ni la menace n’ont de prise selon les commentaires. Curieusement le verset 6,4 laisse entendre que les enfants bien charnels nés de tout cela sont des héros (guiborim) qui garderont toujours la réputation d’ « hommes du Nom ». Selon le Midrach Rabba Berechit 26,7 les Néfilim ont 7 noms. Cependant c’est à eux que pensent les explorateurs envoyés par Moïse qui disent que les habitants de la Terre promise sont très grands comme les Néfilim.
C’est la chair même de l’homme que l’Eternel met en cause. Certains renvoient pour cela au Livre de Job, à ce qu’il subit et à ses plaidoiries. Que reproche l’Eternel à la chair ? Au début de la Paracha Noa’h, Ber.6,12, « Elohim vit la Terre, et voici qu’elle s’était pervertie car toute chair avait une conduite perverse sur la Terre. » Mais ne serait-ce pas dû à l’influence des « fils d’Elohim » si mystérieux sur la Terre, sur la Création ? N’y a-t-il pas eu un manque de retenue, un défaut de « tsim tsoum » ? Et l’eau du déluge n’est-elle pas un débordement divin, et pas du tout un « châtiment » ?
L’Eternel lui-même pense à créer un signe, l’arc en ciel, pour retenir quand Il le verra Sa colère ? Rabbi Eléazar, dans le Zohar (60A) dit sur Ber.6,9 le verset du Psaume 46,9 : « Venez et voyez les œuvres de l’Eternel (Tétragramme) qui a fait des ravages (chamot) sur la Terre. » Il est vrai qu’au verset Ber.6,6 « Il s’attriste en Son cœur. » Il arrive à l’Eternel de déborder toute barrière : ainsi, il prévient Moïse que personne ne doit monter ni bête ni homme, sur la montagne, sinon Il risque de briser toute barrière (Peretz). Lorsque les fils d’Aaron font un sacrifice non demandé un feu « jaillit » qui les dévore. Quand Ouzaï veut retenir sur le chariot les Tables du Témoignage qui glissent un feu jaillit, brise toute barrière, et le tue.
Le Zohar propose un partage des rôles ou des fonctions, en 58B : il y a Elohim, et il y a le Tétragramme. Elohim crée le monde avec rigueur et avec rigueur permet au monde de résister aux désordres de la chair et de survivre ainsi. D’un autre côté le Tétragramme est lié au cœur et à la tendresse, et Noé, Noa’h, trouva grâce, « ‘hen », aux yeux de YHVH, du Tétragramme. Un soupçon de grâce, chez Noé (ce sont les lettres de son nom), console l’Eternel et sauve la création, et la chair vivante. Après le déluge, quand l’Eternel se souvient (!) de Noé, il lui dit (Ber. 8,17) : « Tout animal qui est avec toi, de toute chair, volatile, bétail, reptile rampant sur la terre, fais-les sortir avec toi. Qu’ils pullulent sur la terre, qu’ils fructifient, qu’ils se multiplient sur la terre. » « chemot » a remplacé le « chamot » du Psaume 46.
Il est vrai que Noé, lui, n’était pas né de Néfilim mais de descendants de Chet. Mais Elohim avait dit (Ber.6,3) selon certaines interprétations comme Rachi que le tort de l’homme était d’être un tas de chair. L’Eternel a changé d’avis apparemment. Ou alors il a rétabli la chair dans sa possibilité de vie indépendante certes des « fils d’Elohim », mais aussi capable de retour sur soi, de moralité, et de résistance même à des unions prétendument mystiques mais ratées, peut-être trop précoces comme le contact avec l’arbre de la connaissance et la construction de la tour de Babel.
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